Les Français de passage dans la capitale espagnole ces dernières semaines subissent le feu des critiques de la presse franco-ibérique. Mais pourquoi tant de haine (ou d'envie) ? Car la transmission du virus Sars-CoV-2 en Espagne est nettement en baisse. Ce qui justifie d'ailleurs un assouplissement des restrictions sanitaires, contrairement aux choix du gouvernement français.

      Une enquête de notre reporter Francis Matéo, en Espagne.

Critiqués, stigmatisés, vilipendés, voués aux gémonies : selon l’humeur du moment, une large part de la presse française et espagnole pointe un doigt accusateur sur ces Français venus profiter de l'ambiance festive madrilène. Ces Gaulois réfractaires assoiffés de sangria envahissant les terrasses des bars de la capitale espagnole, faisant ripaille dans des restaurants animés alors que l'Hexagone subit son carême réglementaire, débordant jusque tard le soir dans leurs tonalités vocales gutturales, en attroupements suspects, bien après l'heure du couvre-feu imposé en France. « Madrid : l'effroi et la fiesta », titrait Paris Match (le poids des mots !) le 15 février dernier. Les télévisions française et espagnole ont également envoyé leurs reporters à la rencontre de ces touristes incongrus qui « fuient les restrictions ». Les radios rapportent - sans rire - les interventions policières pour dénicher « jusque dans les armoires et sous les lits » (Cadena Ser du 22/02) cette cinquième colonne étrangère de la rébellion festive. Le quotidien El Pais (du 18/02) cite de son côté une jeune psychologue de Lille qui s'est autorisée une escapade avec son conjoint pour se prélasser sur la Plaza Mayor : « Un Coca-cola en terrasse... Putain ! C'est le paradis ! ».

Une telle nonchalance enflamme les débats sur les réseaux sociaux. Et dans ces tribunaux de l'opinion, la jeune psychologue en prend pour son grade. Comme tous ses compatriotes exilés le temps des vacances. Coupables ! Comme si la responsabilité individuelle devait se substituer à la légalité. Car après tout, si la loi autorise ces Français (ou Italiens, Belges, Catalans, Andalous, Madrilènes...) à prendre le soleil et un soda sur la Plaza Mayor, pourquoi s'en priveraient-ils ? La France n'interdit pas à ses ressortissants de se rendre en Espagne, pas plus que ne s'y opposent les autorités de Madrid, où les bars et restaurants accueillent les clients jusqu'à 22h00 (avec fermeture des établissements à 23h00). D'ailleurs, l'Ambassade de France à Madrid et le ministère français des affaires étrangères restent muets sur le sujet, se contentant de rappeler sur leur site internet l'obligation d'un test PCR négatif de moins de 72h00 préalable à tout voyage international.

À moins évidemment que Madrid ne soit un foyer d'exposition sensible à l'expansion de l’épidémie de Covid-19... Mais de toute évidence, les chiffres sur la contamination réfutent cette thèse. À Madrid comme à Barcelone ou Valencia (où les mesures sont beaucoup plus restrictives que dans la capitale espagnole), la transmission du virus suit une tendance identique à la baisse (1).

Un alarmisme sans fondement

Le ralentissement de la transmission du virus est même très sensible en Espagne, puisque les hospitalisations pour cause de Covid-19 ont diminué de moitié en février. Selon les chiffres ministère de la Santé (en date du 23/02/2021), 13.495 personnes étaient prises en charge dans les hôpitaux pour l'ensemble du pays, soit une chute de 54 % des hospitalisations depuis le 1er février dernier. Le nombre de patients atteints de Sars-CoV-2 dans les unités de soins intensifs a baissé d'un tiers. Une chute des contaminations qui n'a aucun lien avec la politique de vaccination : les courbes avaient en effet commencé à diminuer fortement dès le début du mois de février, alors qu'une part infinitésimale de la population avait à peine reçu la première dose du vaccin. Et au 24 février, seuls 2,4% des Espagnols sont immunisés avec les deux doses nécessaires (1.221.183 personnes).

Ce qui pose aussi la question de l'efficacité des mesures sanitaires mises en place, surtout si l'on compare la situation avec la France, où la baisse des contaminations n'est pas aussi sensible (voire progresse) malgré la paralysie d'une grande partie de l'activité. Dont évidemment l'hôtellerie et la restauration, mais aussi le monde du spectacle. Contrairement aux dispositions en vigueur sur le territoire espagnol. Les comédiens français Rémy Marvely et Nicolas Louisin, installés à Barcelone, ont ainsi pu se produire dans les théâtres de la capitale catalane (dont la capacité d'accueil est limitée à 50%) dès le début de cette année ; preuve que les salles de spectacle peuvent être ouvertes, sans risque : « Il suffit de s'adapter », confirme Rémy Marvely, « c'est-à-dire simplement éviter que les gens se mélangent, avec un mètre de distance, une prise de température à l'entrée, le gel et le masque ; conformément aux règles en vigueur en Espagne ». « D'ailleurs, nous avons réuni deux fois 80 spectateurs au début du mois de février au théâtre l'Almeria de Barcelone, et personne n'a été contaminé par la Covid-19 ni même déclaré cas contact », précise Nicolas Louisin. Du coup, des noms bien connus de la scène « stand-up » parisienne se retrouvent à l'affiche des salles espagnoles, dont Patrick Le Chinois, Tristan Lucas et Certe Mathurin. Et ces Français n’ont pas franchi les Pyrénées pour la fiesta, mais pour exercer leur profession d'artiste.

Reste évidemment le véritable risque : que tout ce tapage médiatique autour des fêtards récalcitrants Français ne donne envie à d'autres de venir à Madrid. Un vrai danger, car sur les terrasses des bars de la Plaza Mayor, on se permet aussi de s'interroger sur la gestion de la crise de la Covid-19.

(1) Source : Réseau National Espagnol de Surveillance Épidémiologique (RENAVE) https://cnecovid.isciii.es/covid19/

25/02/2021 - Toute reproduction interdite


Des touristes français jouent aux cartes tout en prenant un repas sur une terrasse pendant leur semaine de vacances à Madrid, le 5 février 2021
Juan Medina /Reuters
De Francis Mateo