Jean-Michel Nogueroles est docteur en droit et avocat international. Il a été vice-président de l’association Harkis, Honneur, Histoire. Il revient sur le discours d’Emmanuel Macron à propos des Harkis, et rétablit des vérités historiques sur l’horreur qu’ils ont subie. Bien plus qu’un simple « manquement » : des crimes d’une extrême gravité.

Par Jean M. Nogueroles

Lors de son discours du 20 septembre, prononcé à l’occasion de la réception consacrée à la mémoire des Harkis, le président Macron a rappelé les circonstances d’« un abandon de la République française reconnue depuis 2001 (…) et jusqu'aux responsabilités reconnues en septembre 2016. Tous mes prédécesseurs se sont exprimés depuis 2001 sur ce sujet. Et je vous le dis pour la France, la France des Lumières et des droits de l'Homme, ce fut pire. Un manquement à elle-même, à ce qu'elle veut être, à ce qu'elle doit être. »

Le président de la République a cru néanmoins utile de préalablement préciser : « Je ne jugerai pas devant vous aujourd’hui le choix des dirigeants d’alors, ce n’est pas le rôle d’un président de la République. C’est le rôle des historiens et c’est leur rôle de pouvoir le faire librement. Et je ne sais pas dire ce que j’aurais fait à leur place ».

Ce discours, qui à certains égards constitue une avancée, laisse néanmoins flotter un parfum d’ambiguïté, un flou politique qui dessert l’objectif de nécessaire clarification pour les générations futures, sans laquelle aucune réparation envers nos concitoyens et aucune réconciliation des mémoires ne sera véritablement possible.

Mais qui sont les Harkis ? Et que leur est-il vraiment arrivé ?

Il est souvent un peu rapidement expliqué que les Harkis seraient ces « Algériens qui ont combattu du côté de la France » pendant la guerre d’Algérie, ce qui est hélas de nature à troubler le message et à rendre obscur les raisons profondes de leur engagement.

C’est en effet oublier que les Harkis étaient des « citoyens français à part entière » tout en étant de confession musulmane et qu’ils se sont massivement engagés du côté de la France simplement parce qu’ils souhaitaient demeurer français (ce que les musulmans d’Algérie étaient pleinement devenus, selon les mots prononcés par le Général De Gaulle le 4 juin 1958, et en vertu d’une ordonnance du 15 novembre 1958).

La raison principale de leur engagement massif a été la mise en œuvre à partir de 1958 d’un projet politique ambitieux (esquissé dès 1955), porté par le Gouvernement français, pour une « Algérie nouvelle » décolonisée dans le cadre de la République Française (tout comme la Polynésie Française ou la Martinique).

Selon un rapport officiel (cité par Benjamin Stora dans « Histoire de la guerre d’Algérie » - La Découverte – 1992, page 80), établi par le Contrôleur général aux armées Christian de Saint-Salvy et transmis à l'O.N.U le 13 mars 1962 (soit cinq jours avant la signature des Accords d’Evian) :

- On comptait en Algérie, 263 000 Français musulmans d’Algérie directement engagés du côté français (60 000 militaires réguliers, 153 000 supplétifs, dont 58 000 harkis (supplétifs de l’armée), 20.000 moghaznis (éléments de police locale), 15.000 membres de Groupes mobiles de protection rurale (GMPR, assimilés aux CRS), et 60.000 membres groupes civils d’auto-défense, et 50 000 notables francophiles (élus, anciens combattants et fonctionnaires), qui représentaient avec leurs familles, près de 1 500 000 personnes, potentiellement menacées sur environ 8 millions de musulmans d’Algérie.

Selon le ministère algérien des Anciens combattants, il y a eu au total 132.290 Algériens qui ont servi dans l'ALN (Armée de Libération Nationale – branche armée du FLN), dont 71.392 ont été tués (source citée par Maurice Faivre dans « Les combattants musulmans de la guerre d’Algérie, des soldats sacrifiés », Paris – Harmattan – 1995, p. 125).

Cet état de fait (au total, deux fois plus de Français musulmans d’Algérie engagés du côté de la France que de musulmans algériens engagés dans l’ALN) ne résulte pas d’un hasard !

Les propositions politiques émanant du sommet de l’Etat (président de la République et gouvernement), relayées notamment par l’armée auprès de la population musulmane d’Algérie, ont été la principale raison de cet engagement massif.

Il a en effet été proposé à l’ensemble des Français d’Algérie (dont les musulmans) de « rénover » l’Algérie dans le cadre de la République Française (cadre républicain, par définition, démocratique, moderne, pluraliste et laïque), dans la perspective aussi d’offrir un meilleur avenir à leurs enfants.

Le slogan d’une « Algérie nouvelle » était devenu le mot d’ordre de toute une armée et d’une administration, se présentant désormais comme post-coloniales.

Cet élément est sans doute essentiel : l’Algérie, en majeure partie rurale, était sous-développée économiquement et la France pouvait être légitimement perçue comme meilleure garante de l’avenir des générations futures, en vue de la réalisation d’un objectif de développement, dans le respect des droits civiques et de la dignité de tous.

C’est bien cela qui a massivement convaincu les Français musulmans d’Algérie qui se sont ouvertement engagés du côté de la France !

La violence terroriste « révolutionnaire » de l’ALN/ FLN y était sans doute aussi pour beaucoup.

Mais si la France n’avait pas offert une vraie perspective d’évolution (qu’elle a enfin véritablement mise en œuvre à partir de 1958), un tel engagement n’aurait pas été aussi massif.

Et pourtant, les Harkis ont finalement été abandonnés par le gouvernement français (après le départ du premier ministre Michel Debré et la signature des accords d’Evian), le nouveau gouvernement désigné par le Général De Gaulle ayant successivement opéré leur désarmement, refusé de les rapatrier, et laissé le FLN procéder à leur massacre sans que l’armée française n’intervienne pour s’y opposer…

En outre, l’ampleur du massacre massif de ces Français de confession musulmane, volontairement abandonnés par le gouvernement français, était totalement prévisible et prévue par les services de renseignement de l’armée.

On peut citer notamment la directive 442 (dont une copie avait été interceptée par l’armée française) établie sur papier en-tête de l’Etat-major Général FLN – ALN – Commandement général de la Willaya 5, en date du 10 avril 1962, relative aux « harkis, goumiers et ralliés servant dans les rangs ennemis », dont l’objet en tête est : « Répercussions du Cessez-le-feu » :

« … Leur jugement final aura lieu dans une Algérie libre et indépendante devant Dieu et devant le Peuple qui sera seul responsable de leur sort…
ces égarés abandonnés doivent être surveillés dans leurs moindres gestes et inscrits sur une liste noire qu’il faudra conserver minutieusement. »

C’est pourquoi, des officiers français courageux ont commencé à organiser le rapatriement de familles musulmanes, potentiellement menacées, sporadiquement à partir de la fin du mois de mars mais surtout à partir du mois d’avril 1962.

Mais le gouvernement français d’alors - qui ne voulait pas du rapatriement des Français musulmans - réagit sans tarder. Louis Joxe, ministre d’État aux Affaires algériennes, adresse au Haut-Commissaire de la République en Algérie un télégramme n°1676 avec les mentions « très secret », « priorité absolu » en date du 12 mai 1962 :

« Les renseignements qui me parviennent sur les rapatriements prématurés de supplétifs (terme militaire désignant les Harkis) indiquent l’existence de véritables réseaux tissés sur l’Algérie et la métropole dont la partie algérienne a souvent pour origine un chef de SAS (…). Les supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan général de rapatriement seront en principe renvoyés en Algérie… Je n’ignore pas que ce renvoi peut être interprété par les propagandistes de la sédition comme un refus d’assurer l’avenir de ceux qui nous sont demeurés fidèles. Il conviendra donc d’éviter de donner la moindre publicité à cette mesure mais ce qu’il faut surtout obtenir c’est que le Gouvernement ne soit plus amené à prendre une telle décision. Signée : Louis Joxe ».

Pierre Messmer, ministre des Armées, relaye immédiatement, aux autorités militaires, la directive de Louis Joxe, dans un autre télégramme n°1334 en date du 12 mai 1962, envoyé au Général Commandant supérieur interarmées (le Général Fourquet) à Réghaia en Algérie et au Haut-Commissariat en Algérie, le 12 mai 1962 :

« Il me revient que plusieurs groupes d’anciens harkis seraient récemment arrivés en métropole – stop – [...] Dès maintenant toutefois je vous prie : [...]

Primo – d’effectuer sans délai enquête en vue déterminer conditions départ d’Algérie de ces groupes incontrôlés et sanctionner officiers qui pourraient en être à l’origine. – stop – [...] informer vos subordonnés que, à compter du 20 mai, seront refoulés sur l’Algérie tous anciens supplétifs qui arriveraient en métropole sans autorisation de ma part, accordée après consultation des départements ministériels intéressés Signé : P. Messmer. »

Interpellé sur le sujet par des représentants de l’association Harkis Honneur Histoire en 2003 à Nice (dont votre serviteur), Pierre Messmer reconnaîtra avoir bien été l’auteur de cette directive (ce qu’il réitéra ensuite au cours d’interviews devant des journalistes).

Il se justifia en rappelant qu’il avait « obéi aux ordres ».

Mais allons au bout des choses : aux ordres de qui ?

Dans « C’était de Gaulle » tome I (page196), Alain Peyrefitte rapporte les échanges qui ont eu lieu au Conseil des ministres du 25 juillet 1962 : Pierre Messmer, Ministre des armées, demande : « Des harkis et des fonctionnaires musulmans, les moghaznis, se disent menacés, d’où des demandes qui viennent à la fois des autorités civiles et militaires. Il faut prendre une position de principe. ».

De Gaulle répond : « On ne peut pas accepter de replier tous les musulmans qui viendraient à déclarer qu’ils ne s’entendront pas avec leur gouvernement ! Le terme de rapatriés ne s’applique évidemment pas aux musulmans : ils ne retournent pas dans la terre de leurs pères. Dans leur cas, il ne saurait s’agir que de réfugiés ! Mais on ne peut les recevoir en France comme tels que s’ils couraient un danger ! ».

Pour le président De Gaulle, la question était donc désormais claire : les Harkis ne pouvaient être rapatriés car ils n’étaient pas de (vrais) Français…

Cette déclaration en Conseil des ministres est d’autant plus consternante qu’elle a arrêté la position du gouvernement français, en contrevenant aux dispositions juridiques applicables et aux principes de droit humanitaire les plus fondamentaux.

On était juste avant l’indépendance de l’Algérie – qui prit effet le 5 juillet 1962. Or les Harkis étaient des Français à part entière en vertu de l’ordonnance prise par le même Général De Gaulle le 15 novembre 1958, qui faisait de tous les musulmans d’Algérie des citoyens français avec les mêmes droits que les autres citoyens français.

Pour autant, les directives gouvernementales ont hélas été relayées en cascade, avec efficacité, selon l’ordre hiérarchique, par les autorités civiles et militaires en Algérie.

La grande majorité des Français musulmans, engagés du côté de la France et restés en Algérie ont été massacrés.

Selon une note du Général Porret (note pour le cabinet du Ministre en date du 4 avril 1977), en sa qualité de chef du Service Historique du ministère de la Défense, le nombre de victimes des massacres par l’ALN/FLN de Harkis et autres français musulmans, après le cessez-le-feu, serait d’environ 150.000 personnes (certains historiens évoquent un nombre plus réduit d’au moins 50.000 victimes).

Il est aujourd’hui certain que les Harkis ont été les principales victimes des hésitations et des revirements gouvernementaux honteux des débuts de la Vème République.

C’est pourquoi, au nom du devoir de mémoire inachevé qui est dû envers nos compatriotes, on doit aujourd’hui reconnaître sans subterfuge, comme Jacques Chirac l’avait fait en 1995 s’agissant des crimes de Vichy, la nature des crimes que nos compatriotes français de confession musulmane, engagés du côté de la France en Algérie, ont véritablement subis !

Compte tenu de l’ampleur des massacres qui étaient totalement prévisibles, du désarmement des Harkis sur ordre du gouvernement français et du refus strict de ce dernier (menaçant de sanctionner tout officier qui désobéirait) de les rapatrier, il ne pourrait s’agir d’un simple « manquement ».

Cela serait salutaire que ce soit enfin officiellement reconnu !

Encore un peu de courage, Monsieur le président !

22/09/2021 - Toute reproduction interdite


Le président Emmanuel Macron prononce un discours lors d'une cérémonie à la mémoire des Harkis au palais de l'Élysée à Paris, le 20 septembre 2021.
©Gonzalo Fuentes/Reuters
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