Société | 21 février 2019

Hakim Djaziri : " Les "racailles" de l'Islam sont des pions "

De Peggy Porquet
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Le comédien Hakim Djaziri a donné la première representation de sa pièce “Désaxé” * à Barcelone le 5 février dernier. Il y raconte la rupture identitaire à laquelle il a été confronté lors de son adolescence et qui l’a conduit à embrasser un temps l’idéologie salafiste, avant de rompre avec elle. Interview.

*Editions L’Oeil du Prince

 

Pourquoi avez vous voulu partager votre expérience ?

Nous sommes dans un climat très particulier face aux attaques terroristes. En très peu de temps les choses se sont contractées. Les préjugés sont légion. Dans cette époque très trouble, je vois des spécialistes qui s’expriment, mais très peu évoquent les territoires oubliés de la République. Il existe de la radicalisation dans les prisons, mais en fait, le gros des troupes radicalisées vient des quartiers populaires. J’ai donc écrit cette pièce en parlant de mon vécu, car les témoignages sont en général plus impactants.  C’est une démarche citoyenne. Il faut toujours parler de quelque chose de vécu pour pouvoir ouvrir le dialogue.

 

Pourquoi le jihad a séduit tant de jeunes ?

Le jihad a séduit beaucoup de jeunes mais moins que le deal. C’est encore un phénomène méconnu en France et c’est un sujet délicat du fait des attentats. Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de jeunes qui se soient engagés. Ils sont manipulés (par certains imams) puis utilisés comme des armes de guerre, des armes de destruction massive. Le phénomène de radicalisation est progressif : l’imam crapuleux a une parole séduisante, il parle de problèmes géopolitiques, de stratégie, de politique et fait un vrai travail de sape, parle d’oligarchie, puis les convainc avec des théories complotistes.  Les jeunes sont ainsi dans une « bulle », la main sur l’épaule, ces imams les appellent « frères ».  Mais Je tiens à préciser que les imams ayant une parole apaisée sont beaucoup plus nombreux. Les autres crapuleux sont marginaux certes, mais beaucoup plus puissants et plus destructeurs. En réalité, très peu évoquent les causes du choix de ces jeunes, à savoir la rupture identitaire, et il faut s’y arrêter.

 

En quoi le fait d’être reconnu comme ‘quelqu’un’ par un imam a - t - il  le plus de poids que la considération des amis ou des parents ?

La considération des parents, des amis, est souvent acquise. Il ne faut pas croire que certains de ces jeunes ont été abandonnés par leurs familles. La pression de la rue est beaucoup plus forte. C’est pourquoi quelqu’un d’extérieur au cercle familial va plus les impacter. Dans une famille, on a une place reconnue. A l’extérieur, on cherche sa  place dans la société. Dans la rue, il y a toujours des gens pour récupérer les « brebis égarées ». L’imam servant des causes salafistes ou d’autres mouvements va user des versets du Coran ou des Hadîths, des « anecdotes » pour légitimer sa parole. Il se présente comme « l’instrument d’Allah » : à chaque question, il trouvera toujours une anecdote, qui peu à peu va convaincre son auditoire, un peu à la manière des sectes ou des gourous. 

 

Quel est le poids des frères musulmans et des salafistes dans les banlieues ?

Je n’ai pas vu beaucoup de frères musulmans dans les banlieues. J’ai vu plus des fondamentalistes du mouvement Tabligh. Leur poids peut être considérable. Plus la cité est grande, plus ils vont s’installer dans les caves, les sous-sols d’immeubles ou dans des foyers d’immigrants clandestins à l’époque. Ils n’agissaient pas comme ça en toute impunité, mais ne s'en cachaient pas. Ils agissaient aussi à l’extérieur, notamment pour le rappel, c’est-à-dire l’assiduité dans l’accomplissement des œuvres imposées recommandées ou imposées par la Chariah. Le problème, c’est qu’il nous manque un contrepoids au discours des 70 vierges. Je suis critique quant à la population musulmane qui ne fait pas contrepoids : lorsqu’un jeune de 12 ou 13 ans va dans les rues des cités pour faire le rappel, personne ne lui dit d’aller plutôt à l’école, car il y a une peur que cela se retourne contre soi. Cette peur est surtout régie par la religion elle-même. Depuis tout petit, on nous apprend que si nous ne respectons pas les préceptes et les obligations de l'Islam sur le bout des ongles, nous nous exposons au châtiment d'Allah.  Nous grandissons avec cette notion de peur. Aucun libre arbitre n'est possible dans la pratique de l'islam, (comme toutes les religions monothéistes d'ailleurs), et aucun esprit critique n'est réellement toléré. Le rappel n'est pas une obligation, or ceux qui manipulent ont en fait une pour chaque pratiquant. Du coup, la population qui pratique son culte intimement et de manière apaisée, ne fait jamais le contrepoids au discours des 70 vierges par peur du châtiment. 

Les salafistes que j’ai évoqués agissent ainsi en toute impunité et ont par conséquent une énorme influence dans ce contexte.

 

Quels sont les états à la manœuvre pour financer l’islamisme en France ?

On les connaît ! Arabie Saoudite, Qatar, ce sont les plaques tournantes du djihadisme mondial. Je pose là plusieurs questions : Comment se fait il que l'Occident combatte avec autant de fermeté les ennemis de la liberté pour ensuite vendre des armes a des états qui financent le terrorisme ? Pourquoi l'ONU ou une autre instance internationale n'intervient pas pour interdire ces échanges commerciaux alors que la situation est bien connue de tous ? Comment se fait-il que l’on accepte que des institutions religieuses soient financées par à la fois des collectivités locales et par des pays comme le Qatar ?

 

Peut-on déradicaliser les jihadistes qui reviennent de Syrie ?

Je pense que chaque cas est particulier, il n’y a pas de généralité à faire. J’ai vu des gens retourner de Syrie, qui sont désormais repentis, réintégrés. D’autres ne regrettent rien. Lors de leur départ, ils pensaient rallier une cause juste. Mais il faut revenir impérativement sur les causes de leur départ, et en France, on refuse toute discussion sur ces causes. Pour les repentis, en général, on n’essaie pas de les comprendre. On les déshumanise.

On n’évoque pas la cause principale, c’est à dire la rupture identitaire, les inégalités, ne serait-ce que par example dans les programmes scolaires qui n’ont pas le même niveau à Aulnay qu’à Paris. En face, on envoie des jeunes professeurs, des “bleus” qui ne savent pas gérer la souffrance de cette jeunesse malade.

 

Vous aviez 20 ans lors des attentats du 11 septembre. Vous souvenez vous comment vous aviez été impactés vous et vos amis d’Aulnay ?

Lors du 11 septembre, j’étais déjà en rupture avec la radicalisation. J’étais en première année de formation au théâtre et la religion était pour moi à l’époque un sujet très sensible, épidermique.  J’avais comme une sensation de flottement en voyant les images et tout au début je n’ai pas été impacté émotionnellement. Il y avait beaucoup de musulmans en deuil et très inquiets.

Le lendemain je suis allé à la cité voir des amis. J’ai été invité à déjeuner par le père de l’un des leurs.  Ce père à demandé a mon ami d’aller acheter du mouton pour célébrer l’attentat. C’est là que j’ai été saisi aux tripes.  Je me suis dit: comment peut-on se réjouir de la mort de milliers de personnes ? Comment peut on faire la fête ? J'ai compris alors que la haine était au centre de cette idéologie qui amène des gens à croire que tous ceux qui ne pratiquent pas comme eux sont des mécréants et des ennemis. Peu à peu je me suis éloigné de tout ceci.

 

Comment en finir avec l’Islam des petites frappes ?

C’est surtout les gros déliquants qui ont le plus de poids. Les “racailles” de l’islam sont des pions. La question à se poser surtout est de comment faire pour ne plus être réceptif à tout ça, ne plus écouter les manipulateurs. Aucune discussion avec eux n’est possible. Vous avez l’impression que un milliard ou deux milliards de personnes iront prioritairement au paradis tandis que 5 autres iront en enfer parce qu’ils ne sont pas musulmans. (…) Si j’essaie d’exprimer ma position auprès d’un autre musulman non pas radicalisé mais convaincu, je suis accusé de blasphème, alors que je suis moi même musulman. Il n’y a aucune possibilité d’échanger, de comprendre, d’analyser et d’éventuellement se raccorder dessus. En fait, on marche solo, on fait les autruches.

Comment en finir ?  Il faut d’abord régler tout en amont.  La responsabilité des politiques des années 60, 70, on se la prend en pleine figure. Des communautés entières ont été parquées, même s’il y avait beaucoup de français à l’époque, (beaucoup de politiques récusent le fait qu’il y ait eu autant de communautés différentes dans les cités, il y avait le “vivre ensemble”), or on sait parfaitement que si on les avait mis là, c’était pour qu’ils ne soient pas trop proches de la métropole.

Regardez ce qui se passe aujourd’hui: il y a Paris et toute  sa périphérie. Toute la banlieue proche de Paris c’est le 21e arrondissement. Tout a été divisé par deux en ce qui concerne le nombre de nationalités qui y habitent. Là, j’évoque la petite couronne. Le métro est arrivé à Romainville, Bagnolet, Montreuil, Vincennes, là, nous sommes à Paris même.  

Maintenant ils sont en train de faire le “Grand Paris”. Le métro va aller jusqu’à Aulnay, à 18 kilomètres de là. Ils vendent ce concept en déclarant “relier les pôles”, affirmant “qu’il n’y aura plus de territoire enclavé “. Ce qui va simplement se passer, c’est que plus le métro va avancer, plus tout sera désengorgé dans tous les sens (…). On va faire se déplacer de plus en plus de populations dans les banlieues pour une unique raison, c’est qu’elles n’auront plus la possibilité de payer d’ici deux à cinq ans.

Aujoud’hui à Aulnay-nord, le prix est de 500 euros le mètre carré et lorsqu’il y aura le métro d’ici cinq à six ans, le prix grimpera à 3000 (à Aulnay sud, c’est 4000 euros actuellement). Les familles au RSA aujourd’hui ou vivant sous le seuil de pauvreté ne pourront plus se le permettre et vont être contraintes d’aller vivre un peu plus loin. C’est le but escompté.

Une autre responsabilité est en regard de l’éducation nationale, notamment avec les  établissements en ZEP.  Ce type d’établissement est uniquement dans les quartiers définis comme sensibles par la ville et donc dits “prioritaires”.(…)  Les profs ne peuvent pas travailler dans de bonnes conditions. C’est un système rigide et répressif qui n’est ni dans l’encouragement, ni dans la valorisation. C’est une catastrophe! Nous ne sommes pas en train de créer des adultes qui vont se débrouiller dans la société, nous crééons de la main d’oeuvre, des gens qui vont faire tourner l’économie de demain, et basta!

Donc oui, toutes ces circonstances font que ces phénomènes de radicalisation continuent, et crééent des terreaux dans ces endroits. Dans certains cas, il y a 20 ans,   des ados de 13 ou 14 ans commençaient à découvrir la violence, maintenant, je vois des gamins de 7, 8 ou 9 ans qui “pètent les  plombs” dans les rues! Je suis extrêmement inquiet.  

Pour être honnête, il faut avant tout en finir avec la rupture identitaire.

 

 

 

22/02/2019 - Toute reproduction interdite

 

 

 


Le comdien Hakim Djaziri sur scène pour la pièce "Désaxé"
François Vila
De Peggy Porquet

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