Le Centre d’étude et de réflexion sur le monde francophone (CERMF) publie une analyse de Ilyes Zouari sur la situation d'Haïti. Avec un regard original sur les possibilités de développement de ce petit pays, loin des clichés et des préjugés. Ilyes Zouari est spécialiste de géopolitique et démographie du monde francophone. Il est également président de CERMF.

Entretien conduit par Francis Mateo

Fild : Où en sont aujourd'hui les relations entre la France et Haïti ?

Ilyes Zouari : Les relations entre la France et le gouvernement haïtien ne sont pas aussi bonnes qu'ell​es​​​ pourraient l'être. Disons qu'elles sont faibles. Mais contrairement à ce que l'on pense, et ce n'est pas nouveau, cela remonte à la deuxième moitié du XIXe siècle. Après l’indépendance, en 1804, l'influence française a commencé à baisser au profit de l'influence des États-Unis, qui étaient devenus le principal créancier du pays à la fin du XIXe siècle, jusqu'à la prise de totale de contrôle du territoire en 1915. Cet affaiblissement des relations entre la France et Haïti traduit aussi un défaut de volonté politique de la part de notre diplomatie, puisqu'il aura fallu attendre 2010 pour qu'un président français se rende sur place, avec la visite de Nicolas Sarkozy, soit 206 ans après l'indépendance du pays ! Il faut également souligner que la part de la France dans le total des aides publiques au développement reçues par Haïti n'a été que de 9% en 2019 et 2018 (1), contre plus de 40 % pour les États-Unis. À cela s'ajoute le manque de stabilité politique depuis la fin de la dynastie Duvalier en 1986, qui ne favorise pas non plus l'instauration de relations profondes et durables.

Fild : Quel devrait être le rôle de la diplomatie française ?

Ilyes Zouari : Il faudrait rehausser le niveau actuel des relations politiques entre les deux pays tout en veillant à ne pas faire ce que l'on pourrait appeler de l'ingérence étrangère, parce que les Haïtiens sont très sensibles là-dessus. La dimension francophone du territoire est, en tout cas, une source peu exploitée aujourd'hui, et c'est très regrettable. Haïti use déjà de cette dimension francophone pour renforcer ses liens avec le Canada et le continent africain. Le pays est d'ailleurs ainsi passé sous statut de membre associé l'Union Africaine. Mais ses relations politiques avec l’Afrique francophone et le Canada demeurent, en réalité, assez faibles, et les relations économiques quasi inexistantes. La France pourrait aider Haïti à être mieux connectée au reste de l’espace francophone.

Fild : Haïti reste l'un des pays les plus pauvres du monde. Comment sortir de cette ornière avec une économie qui paraît exsangue ?

Ilyes Zouari : C'est vrai, l’ancienne « perle des Antilles » est aujourd’hui l'un des pays les plus pauvres au monde, avec un PIB par habitant de seulement 1177 dollars début 2021, soit un niveau inférieur à celui de la moitié des pays d’Afrique subsaharienne. Pour autant, n'oublions pas que Haïti est aussi aujourd'hui, et cela personne ne le dit, l'un des pays les moins endettés au monde ! À la faveur notamment de nombreuses mesures d'allégement de dette au cours des dernières décennies. La dette publique par rapport au PIB est ainsi de 25 % à fin 2021, ce qui est un atout pour le développement.

Fild : Quelles sont les possibilités de développement ?

Ilyes Zouari : Je fais souvent la comparaison entre Haïti et Taïwan, parce que ce sont deux territoires insulaires, hélas régulièrement frappés par des catastrophes naturelles, avec une géographie particulièrement montagneuse qui complique un peu le développement économique, et qui disposent tous deux d'un grand marché de proximité : la Chine pour Taïwan, l'Amérique du Nord pour Haïti. Grâce à cette proximité géographique combinée à la faiblesse du coût de la main-d'œuvre, largement inférieur à ceux du Mexique et de la République dominicaine, Haïti pourrait rapidement devenir l'un des principaux fournisseurs des États-Unis en produits manufacturés, notamment dans le cadre de la sous-traitance. Haïti pourrait ainsi devenir le Taïwan des Caraïbes : toutes les conditions sont réunies pour ce développement. Mais soyons réaliste : aucune mesure ne sera efficace pour attirer les investissements étrangers sans un pouvoir politique stable et la suppression du problème de l'insécurité liée aux gangs. C'est d'ailleurs ce qui explique aujourd'hui en partie le poids de la diaspora haïtienne dans l'économie locale : les transferts de fonds en provenance de l'étranger de cette diaspora représentent 37 % du PIB d'Haïti (2). C'est l'un des taux les plus élevés du monde, et cela représente le double des exportations du pays !

Fild : Comment voyez-vous les prochaines années ?

Ilyes Zouari : D'ici une vingtaine d'années, disons une génération, Haïti pourrait devenir l'un des pays les plus riches d'Amérique latine. Par ailleurs, le pays est à nouveau le plus peuplé de la zone Caraïbe, avec 11,4 millions d’habitants, et cela fait deux siècles que ce n'était plus le cas. Donc, d'un point de vue démographique, Haïti a repris la place qui était la sienne. Reste maintenant à reprendre cette même place au niveau économique également, mais pour cela, il faudra d'abord en finir avec la corruption et la mauvaise gouvernance. Et il faudra véritablement une révolution culturelle au niveau de la classe politique pour retrouver cette la prospérité d'il y a deux siècles.

(1) Dernières données disponibles auprès de l'OCDE

(2) Selon les dernières statistiques de la banque mondiale de 2019

13/12/2021 - Toute reproduction interdite


Une femme porte des marchandises à vendre sur un marché de rue à Pétion Ville, Port-au-Prince, Haïti, le 28 février 2020.
© Andres Martinez Casares
De Francis Mateo