Guillaume Duval, journaliste et ancien rédacteur en chef d’Alternatives économiques, signe L’impasse, Comment Macron nous mène dans le mur (Ed. Les liens qui libèrent, 2021). L’auteur y dénonce notamment les conséquences néfastes de la politique menée par Emmanuel Macron et son caractère autoritaire. Avec à la clé une possible menace pour la démocratie.

Entretien conduit par Marie Corcelle.

Fild : Qu'est-ce qui vous laisse penser que la présidence d’Emmanuel Macron fait courir le risque de basculer dans une société autoritaire ?

Guillaume Duval : C'est la propre façon d'agir d’Emmanuel Macron qui engendre ce risque : sa pratique du pouvoir est très verticale, bonapartiste. Il a beaucoup utilisé la voie des ordonnances, qui vise à limiter le débat parlementaire, il n’a jamais recherché la négociation sociale pour modifier le droit du travail… Et il a pris de nombreuses mesures qui ont un caractère autoritaire : celle d’intégrer des lois d’état d’urgence - suite aux attentats de 2015 - dans la loi ordinaire, la loi Avia, la loi de sécurité globale avec la question de la diffusion des images des policiers, la répression violente du mouvement des Gilets jaunes…


Fild : Pourquoi prêtez-vous à Emmanuel Macron un caractère bonapartiste ?

Guillaume Duval : C’est plutôt lui qui se considère comme tel. Il a dit, lors d’un entretien pour l’hebdomadaire Le 1 * que la France avait besoin et était à la recherche d’un roi, et il sous-entendait souhaiter incarner cette position. La pratique du pouvoir qu’il a eu depuis 2017 le confirme. La manière extrêmement centralisée et peu démocratique dont Emmanuel Macron a géré la crise sanitaire, son manque de considération vis-à-vis du Parlement : c'est inédit sous la Vème République. Beaucoup de députés LREM qui ne se sentaient pas écoutés ont d’ailleurs quitté le groupe à cause de cette absence de dialogue entre l’exécutif et le Parlement. Tout cela est très caractéristique du bonapartisme.
Sur le terrain du social et de l’économie, il y avait un certain consensus droite-gauche depuis le début des années 2000, et notamment la mise en place des 35 heures. Un consensus pour faire évoluer la société française dans un sens social-démocrate. Avec plus de négociations entre les syndicats et le patronat, davantage de contrats dans la société, et moins de lois et d’interventions de l’État. Tout le monde était plus ou moins d’accord là-dessus, notamment avec la loi Larcher de 2007 qui obligeait les partenaires sociaux à négocier avant de modifier le droit du travail. Emmanuel Macron balaie tout ça, en disant que c’est l’État qui doit décider. Et au sein de l’État, c’est l’exécutif qui choisit, sans être ennuyé par les négociations sociales ou le Parlement. Il faut décider vite et fort, d’en haut. On retrouve là-encore les éléments du bonapartisme. Je crois non seulement que Macron pense de cette manière, mais qu’il s'imagine également que c’est ce que les Français attendent. Et à mon avis, il se trompe assez lourdement. Il est vrai que les Français ne se sentent pas en sécurité, qu’ils ne savent pas dans quelle direction la France doit aller. Mais en même temps, je crois qu’ils attendent vraiment une participation plus active à la politique, via davantage de démocratie participative.

Fild : Selon-vous, Emmanuel Macron agit-il dans la lignée de ses prédécesseurs, ou opère-t-il une rupture franche ?

Guillaume Duval : Emmanuel Macron radicalise une tendance politique très forte depuis déjà 40 ans, qui rapproche une bonne partie de la gauche - les sociaux-libéraux - et la droite classique de gouvernement, autour des idées libérales sur le plan économique et social.
C’est-à-dire diminuer le coût du travail et les dépenses publiques, allonger le temps de travail, réduire les droits des salariés, etc... Macron radicalise cette tendance à travers son autoritarisme, contrairement à d'autres qui rechercheraient un dialogue social ou une discussion au Parlement, quitte à reculer face à trop de contestation.
Concernant l’allongement du temps de travail, soit travailler plus pour gagner moins, il est dans la continuité de Sarkozy. Concernant Hollande, qui avait beaucoup augmenté les impôts des plus riches, Macron a fait l’inverse, en supprimant l’ISF (impôt sur la fortune) et en diminuant les impôts sur les revenus du capital… C’est donc une rupture très forte avec son prédécesseur.
Globalement, les éléments de continuité avec la droite l’emportent, et les ruptures se font davantage par rapport aux politiques de gauche. Mais dans les deux cas, la méthode autoritaire du gouvernement Macron tranche.


Fild : Pensez-vous qu’Emmanuel Macron parviendra à se faire élire au second tour ? Si non, quelle alternative au projet Macron ?

Guillaume Duval : Emmanuel Macron semble avoir des chances de repasser l’an prochain. C’est l'un des dysfonctionnements de la démocratie française, qui permet à des représentants élus par une minorité de gouverner le pays de manière très autoritaire. Notamment du fait des institutions de la Vème République et de la pratique instaurée autour d’elle, et avec très peu de contre-pouvoirs…
Il pourrait y avoir une alternative à droite, puisque l’extrême-droite semble affaiblie aujourd’hui. En effet, la droite s’en est rapprochée en termes de thématiques. Le risque étant que cette alternative soit pire que la politique de Macron. S’il est confronté au deuxième tour à Marine Le Pen, il a de bonnes chances de repasser, puisqu’il apparaîtra comme un moindre mal.
Ce sera plus difficile du côté de la gauche écologiste et progressiste, compte tenu de l’état actuel d’éclatement des différentes forces, notamment du Parti Socialiste. Et surtout, il y a une rupture entre la gauche et les couches populaires. La gauche au gouvernement a souvent eu une politique, proche de celle de la droite sur le plan économique et social, sans réellement améliorer la condition des salariés. C’est un terrain à reconquérir. De leur côté, les écologistes sont une force montante, mais ils sont peu capables de s’adresser à ces fameuses couches populaires.

15/09/2021 - Toute reproduction interdite


" L'impasse, comment Macron nous mène dans le mur " par Guillaume Duval
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