Guillaume Bigot est politologue et essayiste, directeur d'une grande école de commerce et fondateur de l'académie Cicéron. A l’affût des dissonances irrationnelles et des expressions méprisantes de l’identité française, ce grand lecteur de Victor Hugo, Chateaubriand et Malaparte met en garde contre la fracture de la société française. Propos recueillis par Maya Khadra

La question migratoire est un sujet tentaculaire qui hystérise la société française et biaise parfois la raison dans les différentes argumentations. Pourquoi tant de malaise ?

Pas de frontière... mais justement si là-bas était comme ici et que l’on était aussi bien là-bas, pourquoi venir ici ?

La question migratoire mobilise un sentiment paradoxal de supériorité et d’infériorité sous-jacent. On immigre vers un pays dominant. Soit on cherche à l’imiter et à devenir comme lui, soit on le déteste et on cherche à le subvertir. Rester soi-même en allant chez l’autre car chez lui, c’est mieux que chez soi, c’est vivre dans le déni. Sauf à être un colon ou un touriste, one ne peut pas migrer en venant comme on est comme dit la publicité d’une chaîne de fast food. Immigrer, c’est toujours changer de lieu mais aussi de mémoire, de géographie et d’histoire.

Deuxième paradoxe : on fait venir les gens lorsqu’il n’y a plus de travail. Le décret entérinant le regroupement familial date de 1976. C’est donc au moment précis où le chômage de masse enfle que le regroupement familial bat son plein. C’est une folie.

Par ailleurs, c’est aussi un déni de démocratie que ce regroupement familial car le gouvernement Barre de l’époque constatant que le chômage ne se résorbe pas l’année suivante décide de le stopper. Aussitôt, le Conseil D’Etat, saisi par une association de « dames patronnesses » (le Gisti) casse cette décision et consacre le regroupement familial comme un droit de l’homme qui doit s’imposer au peuple.

Troisième paradoxe : on entend dépasser l’Etat nation ici et on fait venir une main d’œuvre qui vient de pays n’ayant pas encore atteint le stade de l’Etat nation. On déplace des ethnies, des groupes familiaux et religieux pour les installer dans une Europe qui se veut post-nationale. C’est de la nitroglycérine. Les européens fantasment sur l’effacement de toute animosité politique et en particulier ils sont axés sur des différends religieux ou ethniques.

Nous confondons d’ailleurs frontières apaisées et absence de frontières. Pour nous, une frontière étant synonyme de guerre, il nous paraît inconcevable qu’il y ait simultanément paix et frontière. Inversement, s’il n’y a plus de frontière, nous ne pouvons concevoir la guerre.

En réalité, la guerre sera civile c’est-à-dire à l’intérieur de la frontière et de déroulera au sein d’une société qui ne sera pas civile car elle ne sera plus unie par une même idée de la civilité, ou plutôt contemporaine d’un monde sans frontières. La guerre sera civile comme la société est civile.

Quel est le rôle de l’Union Européenne dans ce marasme inquiétant que vous décrivez ?

Autre paradoxe, nous utilisons l’UE comme un facteur de paix entre des nations qui n’en ont nul besoin car n’étant plus en croissance démographique rapide et leur nationalisme s’étant épuisé dans la guerre, ces nations sont pacifiées. Sans oublier que les peuples européens se sont profondément réconciliés. Or, sous prétexte d’éviter une guerre entre la France et l’Allemagne, nous désarmons le patriotisme national seul capable d’assimiler les migrants. Sous ce même prétexte, nous détestons les frontières et prenons le risque inconsidéré d’importer une sorte de suite de la guerre d’Algérie sur notre sol. En célébrant la réconciliation franco-allemande, on opère une immense diversion.

Quid dans ce cas de la réconciliation franco-algérienne à laquelle vous insinuez dans vos propos ?

La réconciliation franco-algérienne est impossible pour trois raisons. D’abord, nous nous sommes tellement autoflagellés et nous nous sommes tellement attribué tous les torts dans ce divorce violent et unilatéral (du côté français, il n’y a que CDG qui voulait partir) que nous n’avons symboliquement plus rien à offrir à nos partenaires algériens. Impossible car l’Etat algérien est très fragile et que le seul prétexte de sa prédation et de son incurie lui est fourni par une haine et une mauvaise foi hallucinante déployée contre la France. Sans haine de la France, le FLN s’écroule immédiatement. On ne se pose qu’en s’opposant, c’est entendu mais le mythe national algérien est une mythomanie pathologique : un déni de naissance, le refus d’accepter que la nation algérienne est fille de la France et non la victime de son viol. Enfin, la réconciliation est impossible car la décolonisation historique et politique a été dépassée par une autre force liée au rejet planétaire de l’Occident, ce que j’ai appelé dans le Zombie et le Fanatique, la décolonisation culturelle, a-historique et religieuse justement.

Vous parlez de haine anti-occidentale. Quelles en sont les causes profondes, d’après vous ? Quelles solutions pour y remédier ?

Plutôt que de haine, je parlerai de mépris et de dédain. Le dédain est celui de la Chine ou de l’Inde à l’égard des anciennes puissances coloniale. Le mépris est celui de l’Islam à l’égard d’un Occident post-moderne qui a perdu la boule. À cet égard, l’Islam offre une sorte de rambarde pour ne pas chuter dans l’indifférenciation des sexes, des âges, de la tradition et dans la totale désacralisation du monde. Il faut saisir ce phénomène sous son double aspect de rupture et de continuité. La rupture, c’est la mutation totalitaire de l’islam qui devient l’islamisme dans sa friction dialectique avec la modernité. La continuité, c’est l’histoire de la conflictualité ininterrompue entre le monde musulman et le christianisme depuis 1300 ans. On nous rebat les oreilles avec les splendeurs de Cordoue mais les périodes de dialogue forment l’ultra exception dans un long terme fait de défiance, d’animosité et de rivalité. Si les tercios espagnols n’avaient pas été détournés du détroit de Gilbraltar par la conquête du Nouveau monde, les cavaliers ibères auraient sûrement conquis et reconverti le Maghreb.

Cette « conflictualité » dont vous parlez entre civilisation occidentale et Islamisme pourrait heurter la communauté musulmane en France…

La France va très certainement violemment se heurter à sa minorité musulmane et, à terme, refouler sa part inassimilable. D’abord, sur certaines portions du territoire, on a laissé des bandes d’enfants et d’adolescents sortir du champ d’influence des adultes. Ces jeunes se sont appropriés la conte culture du ghetto américain. À cette sécession culturelle, une sécession économique et territoriale est venue s’ajouter avec l’explosion du commerce de stupéfiants. Enfin est venu, comme pour sceller le piège, la religion musulmane sous sa forme salafiste hargneuse. Face à cette dérive, nous même aggravons le tableau. En réécrivant nos manuels d’Histoire pour désherber tout sentiment de fierté nationale, en confondant patriotisme et antisémitisme (les nouveaux porteurs d’étoiles jaunes étaient les enfants de l’immigré musulman) et en avivant constamment la plaie coloniale, tout en célébrant la tolérance et l’islamophilie la plus. C’est ainsi que l’équivalent de l’identité hispanique ou noire aux États-Unis s’est imposé aux petits enfants d’immigrés africains ou maghrébins, les incitant à se bricoler une identité collective de substitution, leur laissant à penser qu’ils n’étaient pas vraiment français mais d’abord « blacks » ou « reubeus ». On a engendré un monstre.

Comment réduire cette fracture et éviter la tragédie ?

D’abord par l’arrêt du regroupement familial et par l’adoption d’une législation restrictive normale concernent le droit d’asile qui est un honneur de la République. Et par la mise en œuvre de 10 fois plus de reconduite à la frontière. Ensuite, par la réconciliation des Français avec leur identité nationale conditionnant le retour d’une fierté et d’un respect de soi qu’il serait vain de vouloir imposer aux nouveaux venus si nous ne nous l’appliquons pas à nous-mêmes. Mais aussi, par la mise en œuvre d’un concordat de l’Islam, d’une formation des imams et d’un contrôle strict de la religion islamique autorisée sur notre sol. Ce n’est pas une religion comme une autre et ne doit pas être traitée comme telle jusqu’à sa complète acculturation. L’expulsion en urgence absolue et la déchéance de nationalité pour trahison doivent être mises en œuvre même pour les simples militants salafistes, je ne parle même pas des djihadistes. Enfin, les habitants des cités doivent incarcérés s’ils sont délinquants et sinon relogés aux 4 coins de l’Hexagone. On ne doit en aucun cas laisser s’installer un État dans l’Etat ou un peuple dans le peuple. Sinon ce qui va suivre fera passer la Saint Barthélémy pour une anecdote. De telles mesures peuvent sembler extrémistes. Dans dix ans, nos bobos bêlant de tolérance et d’état de droit les tiendront pour de la mièvrerie.

Questionnaire de Proust :

Votre vertu préférée ?

Le courage car elle conditionne toutes les autres.

La qualité que vous préférez chez un homme ?

La sincérité.

La qualité que vous préférez chez une femme ?

Son regard.

Votre trait de caractère distinctif ?

Immarcescible.

Un défaut que vous assumez ?

Étourdi.

Votre occupation préférée ?

Argumenter, convaincre et embrasser.

Votre rêve de bonheur ?

Lire un grand livre à côté d’une femme sublime au bord de l’océan.

Le pays où vous désireriez vivre ?

Le mien.

Vos compositeurs préférés ?

Ravel, Debussy et Bach.

Vos auteurs préférés ?

Hugo, Chateaubriand et Malaparte.

Les personnages historiques que vous méprisez le plus ?

Georges « double You » Bush, les parlementaires du 10 juillet 40, leurs semblances du 13 décembre 2017. (Pleins pouvoirs à Pétain et adoption du traité de Lisbonne).

Votre état d'esprit actuel ?

À l’affût.

05/02/2020 - Toute reproduction interdite


Des migrants regardent leurs téléphones portables dans un Centre d'Accueil et d'Orientation pour migrants (CAO) à Saint-Brevin-les-Pins près de Nantes, le 3 novembre 2016
Stéphane Mahe / Reuters
De Maya Khadra