Analyses | 9 avril 2020

Guillaume Bigot : "Gouverner c’est prévoir !"

De Emmanuel Razavi
10 min


Guillaume Bigot est docteur en sciences politiques, essayiste et directeur général de l'IPAG Business School. Il est l’auteur de "La populophobie ou le gouvernement de l'élite par l'élite et pour l'élite" (à paraître chez Plon en 2020). Nous avons demandé à ce brillant observateur de la vie politique comment il analysait l’action du gouvernement français ainsi que celle de l’Europe Face à la pandémie, mais aussi en quoi nos dirigeants devaient améliorer leurs modes de gouvernance.


GGN : Comment analysez-vous l’action du gouvernement français depuis le début de la crise ?
Guillaume Bigot : Commençons, pour vous répondre de manière objective par rappeler la chronologie des faits entre le confinement et les débuts de la pandémie. Le 23 janvier, la ville de Wuhan et une bonne partie de la province du Hubei sont placées en quarantaine. Alerte rouge pour le monde entier et notamment pour la France, qui possède de nombreuses joint-ventures franco-chinoises à Wuhan, y compris le laboratoire P4, conçu en partenariat avec Paris, sur le modèle de celui de l’Inserm à Lyon. L’Inserm est présidé par l’époux d’Agnès Buzyn. La France était donc la nation du monde la mieux placée pour comprendre rapidement les gravissimes enjeux d’une pandémie de COVID-19.
Alors qu'il était logique pour la France, dès le 24 janvier, d’interrompre les vols en provenance de Chine ou à tout le moins d’effectuer des mises en quarantaine, la France, non contente de ne pas fermer ses aéroports et de n’y effectuer aucun contrôle sanitaire, s’offusquait le 11 mars (un mois et demi plus tard !) de la décision de Donald Trump d’interdire l’entrée des ressortissants de l’espace Schengen.
Le 31 janvier, Paris rapatriait de Wuhan 193 de ses ressortissants dans l'Oise, installant dans ce département le premier foyer de Covid-19. Le même jour, l'Arménie, l'Australie, l'Inde, l'Irak, l'Indonésie, le Kazakhstan, le Koweït, la Malaisie, les Maldives, la Mongolie, la Nouvelle-Zélande, les Philippines, la Russie, Singapour, le Sri Lanka, Taïwan, le Viêt-Nam et les États-Unis interdisaient l’entrée de leurs pays aux Chinois et à toute personne ayant récemment voyagé en Chine. Le 10 février, les pays de l’espace Schengen, à l’exception de la France, suspendaient la délivrance de visas chinois. Le 26 février, le gouvernement français autorisait le match OL-Turin à Lyon en présence de 3000 supporters turinois, alors que la situation sanitaire était déjà grave en Lombardie. Le 6 mars, Emmanuel Macron et son épouse assistent à une pièce de théâtre pour inciter les Français à ne pas rester cloitrés chez eux. Six jours plus tard, le président français déclare « ce virus n'avait pas de passeport » mais reconnaissait que la France traversait sa « plus grave crise sanitaire » depuis un siècle. Il est vrai que, ce jour-là, on comptait déjà 61 morts. Puis il annonçait la fermeture des crèches, des écoles, des collèges, des lycées et des universités à partir du lundi 16 mars. Le lendemain, l’ensemble des Français allait directement passer de l’insouciance au confinement.

GGN: Quelles conclusions tirez-vous de ce rappel accablant ?
Guillaume Bigot : D’abord que les précieuses semaines perdues au démarrage de la crise sanitaire ne seront plus rattrapées : désormais, il y a tension sur les masques, sur les tests, sur les respirateurs et sur les médicaments. Les conséquences seront lourdes : l’économie est tétanisée tandis qu’il faut trier les malades face à la pénurie des lits de réanimation. L’attentisme des autorités résulte de son obéissance scrupuleuse à des procédures, notamment celles dictées par l’OMS qui découpe l’épidémie en trois phases (pourquoi diable attendre d’atteindre la phase 3 avant de mettre en œuvre les mesures protectrices qu’elles prévoyaient ?) ou qui ne recommande pas l’utilisation systématique des masques (un peu comme si les préservatifs ne servaient à rien contre le Sida). Or, gouverner, c’est prévoir mais c’est aussi improviser. Les hauts fonctionnaires convertis aux méthodes managériales qui « dirigent » la France semblent moins gouverner et agir, qu’administrer et se couvrir. Normal : ils ont été sélectionnés et formés sur des critères de conformisme intellectuel et d’aptitudes psychologiques à se conformer. Nos « gouvernants » ressemblent à des scribes, à des notaires des évènements qu’ils enregistrent et dont ils nous rendent compte, en nous ensevelissant sous des montagnes de chiffres. Ils s’abritent derrière des comités scientifiques et des experts dont les avis deviennent des « doctrines » qu’ils suivent bêtement. Les experts ont dit que les élections pouvaient avoir lieu, donc on les organise. En abreuvant les soignants de paroles gratifiantes pour faire des images, le tout en les gênant dans leur travail, les « gouvernants » français ne dirigent rien, ni personne. Soyons honnêtes, le gouvernement français a aussi, dans un second temps, mobilisé les « beaux restes » de la structure hospitalière publique et de l’armée pour limiter la casse (en augmentant le nombre de lits de réanimation, de 5000 à 7000) et en évacuant les malades dans les régions moins atteintes. Ironie de l’histoire, l’assistance publique et les forces armées étaient spécialement dans le collimateur du cost-killer Macron.

GGN: En quoi peut-on considérer qu’il y eu un mensonge d’État quant à la Communication du gouvernement sur le manque de masques ou encore les tests ?
Guillaume Bigot : Je ne parlerai pas de mensonge d’État mais plutôt de réflexe corporatiste. Pour un inspecteur des finances (le corps d’origine Emmanuel Macron) ou pour un conseiller d’État (celui du Premier Ministre), le peuple français n’est pas le maître que désigne l’article 3 de la Constitution, c’est un grand enfant, une sorte de gros benêt, à qui l’on doit raconter des histoires pour l’apaiser. Ainsi, si l’on n’a pas de masques en quantité suffisante, on fabrique une « doctrine » qui prétend qu’ils ne servent à rien et on mandate un porte-parole pour expliquer que « même un Ministre ne sait pas comment les utiliser ». L’administration française ne change pas. Les imbéciles galonnés avaient déjà recours aux fameux « bobards » en 14-18. On ne doit pas dire la vérité aux Français, ils ne sont ni assez matures, ni suffisamment éduqués pour la comprendre. Ce qui est irresponsable dans une telle attitude, c’est que la lutte contre la pandémie requiert la pleine et entière coopération des Français. Le civisme lui-même repose sur une valeur cardinale pour tout pouvoir, sa légitimité, c’est-à-dire la confiance que les dirigés placent dans les dirigeants. Si ce lien est rompu, il n’y a plus d’obéissance. Or, compte tenu justement de l’absence de masques et de tests et de la saturation des lits de réanimation, les Français doivent accepter le confinement et pour cela avoir confiance dans la parole des autorités. Fort heureusement, les Français sont en majorité plus responsables que leurs gouvernants.

GGN: Pourquoi moins de sévérité dans les quartiers difficiles qui n’ont pas eu les mêmes contraintes en matière de confinement ? Cette crise révèle-t-elle deux France, deux poids deux mesures ?
Guillaume Bigot : Les nombreux témoignages de maires et de riverains mais aussi la mortalité de départements comme celui de Seine-Saint-Denis nous laissent à penser que le gouvernement considère que ne pas faire appliquer de manière stricte les consignes de confinement dans les quartiers sensibles représente un moindre mal par rapport au risque de leur embrasement. La position du Secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Intérieur (Laurent Nuñez) qui a fuité dans le Canard Enchaîné a confirmé cette édifiante réalité : « ce n’est pas une priorité de faire cesser les rassemblements dans certains quartiers. » Si l’on n’y réfléchit un instant, cette position relève non seulement d’un laxisme condamnable mais d’un racisme inacceptable car elle implique que les Français ne méritent pas tous d’être protégés. Incapable de se faire obéir des bandes de voyous, le gouvernement n’hésite pas à dénoncer l’irresponsabilité des familles qui sortent se promener. Incapable de protéger ses personnels avec des masques, le Préfet Lallemant s’en prend aux personnes en réanimation qui n’auraient pas respectés les consignes. On a parfois la désagréable sensation que ce gouvernement est tenté de se venger de ses propres défaillances sur les honnêtes citoyens.

GGN : Comment qualifier l’action de l’Europe face à la crise ?
Guillaume Bigot : On ne peut en aucun cas parler d’action. A cet égard, l’image qui illustre le mieux l’impuissance de Bruxelles, c’est celle d’une vidéo d’Ursula Von Der Leyen expliquant aux Européens comment se laver les mains pendant la crise du Covid. Se laver les mains et traquer les fakes news sur l’UE pendant la crise, voilà qui résume « l’efficacité » de Bruxelles. Et pour ceux qui seraient tentés de saluer la sagesse de la Commission ayant renoncé aux 3% de déficit, c’est celle du plombier qui renonce à déboucher l’évier alors que la maison est submergée par un tsunami. Pour le reste, c’est Jean de la Fontaine qui la résume le mieux en trois fables. D’abord, les Animaux malades de la Peste : « tous étaient frappés mais tous ne mourraient pas ». En Effet, certains pays d’Europe du nord sont moins durement frappés par le Covid. Ensuite, la cigale et la fourmi. Lorsque la bise fut venue (la crise sanitaire), les fourmis (Allemagne, Pays-Bas), qui anticipèrent mieux la pandémie, qui disposaient de plus de respirateurs et dont les finances publiques étaient en ordre avant la crise refusent de mutualiser la dette engendrée par les mesures de soutien à l’économie et proposent de mobiliser un MES qui implique des mesures d’austérité. Tandis que les cigales du sud (l’Italie, l’Espagne, le Portugal et la France) plaident pour l’émission de coronabonds permettant de mettre dans un pot commun l’ensemble des dépenses publiques réalisées dans la zone euro.
Enfin, l’Enfant et le Maître d’école, fable dans laquelle un enfant tombe à la rivière et se noie et où son professeur, au lieu de le secourir, lui fait la morale. C’est exactement ce qui s’est passé alors que l’Italie n’arrivait même plus à enterrer ses morts, la Commission de Bruxelles a adressé une amende à Rome pour atteinte à la concurrence.

GGN : En quoi le monde d’après sera-t-il différent ? Que devons-nous Impérativement changer, améliorer dans nos modes de gouvernance ?
Guillaume Bigot : D’abord, il faudra faire face à une crise économique aux proportions bibliques. Les dépenses publiques enclenchées partout dans le monde, pour pallier aux effets du confinement correspondent à un argent qui ne sera jamais remboursé sauf à vouloir encore davantage compliquer le redémarrage. On va alors réaliser qu’il n’y a d’autres sorties de crise que d’« euthanasier les rentiers » comme le préconisait Keynes. Donc de faire un grand feu de joie des créances qui ne seront jamais recouvertes. Une forte inflation qui éroderait la valeur des actifs financiers et donnerait une chance à l’économie de repartir serait plus que souhaitable. Ce serait une issue raisonnable mais aussi légitime. On ne peut en effet éternellement empêcher les richesses du futur de se créer (empêcher la consommation, l’investissement) au prétexte de préserver « quoiqu’il en coûte » la valeur des richesses du passé (l’épargne). Ne pas rembourser la dette, faire défaut, c’est aussi cesser de favoriser comme cela a été fait de manière inique pendant des décennies l’intérêt des individus au détriment de celui des collectivités. Par le jeu de la dérégulation financière, des capitalistes soi-disant adeptes du risque (en fait des épargnants allemands ou des retraités de Floride) ont déplacé le risque financier inhérent à l’aventure capitaliste (lorsque l’on gagne de l’argent, il faut être prêt à en perdre) sur les salariés. Pas pour les salariés chinois qui ont profité de ce pacte faustien mais les classes moyennes de la plupart des autres pays du monde. La crise du coronavirus devrait nous pousser à rembobiner le film : était-ce une si bonne idée d’ouvrir de manière quasi unilatérale nos marchés à la Chine, (sauf quelques sacs à main français et berlines allemandes produits par des entreprises qui payent peu d’impôt et emploient peu de nationaux) et d’y transférer nos capitaux et nos emplois ? Poser la question, c’est déjà y répondre. Cette politique de gribouilles a permis à l’Empire du Milieu de « télécharger » à toute vitesse un niveau de productivité que nos pays ont mis des siècles à atteindre, de consolider son régime dictatorial, de s’armer et, à l’arrivée, de précariser une grande partie de nos populations.

GGN : Pensez-vous que les USA seront durablement atteints économiquement ? Comment voyez-vous également les rapports de l’Europe avec la Chine ?
Guillaume Bigot : Les États-Unis seront très durement touchés par le virus : d’abord sur le plan humain en raison de leur système de santé très majoritairement privé (l’Américain préfère payer plus cher et vivre moins longtemps mais être soigné dans un hôpital où il ne croisera pas de noirs, d’hispaniques ou de pauvres), mais aussi en raison d’un taux d’obésité bien plus élevé qu’ailleurs (34 % contre 11% en France). La fluidité du système économique américain, sa capacité à licencier sans coût va également y amplifier la récession. Les États-Unis conserveront néanmoins deux cartes maîtresses : la maîtrise des technologies et une armada militaire tel que le monde n’en a jamais connu.
Si le régime de Pékin survit politiquement au déconfinement (la question se pose car la lutte contre la pandémie a été gagnée au prix d’une violence inouïe aux conséquences imprévisibles), il sortira plus puissant qu’il n’y est entré. Sa monnaie pourrait apparaître comme un refuge face à un dollar qui va sans doute plonger. Bien qu’étant à son origine (sans en être a priori coupable), la Chine risque d’apparaître comme la grande gagnante de cette peste noire des temps modernes. Avec 3 300 morts pour 1,3 milliards d’habitants dont l’essentiel se concentrent dans une province de 60 millions, le national-capitalisme en place à Pékin a su maîtriser la situation avec férocité mais avec efficacité.
Avec un ratio de dette sur PIB de 50% (100% chez nous), l’Empire du Milieu va se permettre une relance centrée sur les infrastructures. On peut ainsi légitiment craindre qu’un modèle asiatique s’impose lorsque la poussière de la pandémie sera retombée, un modèle chinois autoritaire et brutal, s’appuyant sur les systèmes d’information s’impose comme une vision de l’avenir. Yellow Mirror en quelque sorte. Un ordre social dans lequel l’individu doit tout à l’État et où celui-ci ne doit rien à l’individu, bref, le miroir inversé de la postmodernité doucereuse et frelatée que nous a vendue l’UE. Cruel épilogue où la Chine, puissante d’une industrie construite à nos dépens et avec la complicité de nos dirigeants, à l’origine nous gratifie de quelques caisses de masques dont il faudrait, en plus, la remercier !
Quant à l’Europe, cette femme malade de la mondialisation, elle aura bientôt cessé d’exister. Le coronavirus va la faire entrer en phase terminale. Si notre pays refait ses forces et se déconfine de ce mouroir historique qu’est l’UE, il reviendra, d’ici dix ans, sur le devant de la scène mondiale. Les relations de la France avec la Chine et avec les USA devront alors être comparables à celle que la France gaullienne entretenait avec les deux blocs. Si nous chassons la classe dirigeante faillie en la remplaçant par une nouvelle élite sachant gouverner pour le peuple, un boulevard historique s’offre à la grande nation.

10/04/2020 - Toute reproduction interdite


Le Premier ministre Edouard Philippe aux côtés du ministre de la Santé et des Solidarités Olivier Veran lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale à Paris
Alain Jocard/Pool via Reuters
De Emmanuel Razavi

À découvrir

ABONNEMENT

Offre promotionnelle

À partir de 4€/mois Profitez de l’offre de lancement.

Je m’abonne
Newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter fild

Recevez l'essentiel de l'info issue du terrain directement dans votre boîte mail.

Je m'inscris
Faites un don

Soutenez fild, média de terrain, libre et indépendant.

Nos reporters prennent des risques pour vous informer. Pour nous permettre de travailler en toute indépendance,

Faire un don