La crise sanitaire a mis en évidence des dysfonctionnements économiques et politiques qui ont donné « l’imagerie réelle » de l´état de notre pays. Quelles sont les causes de cette situation ? Quelles sont les solutions pour que la France sorte du marasme et renoue avec sa souveraineté ? Qui peut enfin la remettre sur les rails ? Autant de questions auxquelles Guillaume Bigot, politologue et essayiste, * répond.  Entretien conduit par Emmanuel Razavi

GGN : Pourquoi le gouvernement français semble-t-il avoir eu tant du mal à fixer un cap clair ?

Guillaume Bigot : En écoutant le Président s’enorgueillir de ne pas avoir fermé sa frontière avec l’Italie[1], on réalise, effaré, que le gouvernement a sciemment tenu un cap qui menait droit sur l’iceberg. Une fois l’obstacle percuté, 20 000 morts plus tard, celui qui tenait le gouvernail justifie encore cette stratégie « quoiqu’il en coûte ». Plus les hommes circulent et plus le virus se propage. À travers le confinement qu’il a ordonné, le Chef de l’État a d’ailleurs forcé les Français à respecter la frontière de leur domicile, comment peut-il en même temps se féliciter de ne pas respecter le confinement avec des pays -certes voisins et amis- mais dans lesquels la maladie circule à grande échelle ? Ce refus de fermer les frontières ne s’étend qu’aux États membres de l’espace Schengen -non car il y aurait une rationalité scientifique à opérer ce distinguo, les pays de l’espace Schengen sont ceux qui comptent en proportion le plus de victimes du Covid- mais pour préserver symboliquement la construction européenne. Ce jusqu’au-boutisme est d’autant plus incompréhensible que l’on peut être partisan de l’Europe et admettre qu’il fallait limiter, au moins temporairement, la circulation à l’intérieur de l’UE pour freiner celle du Covid. Emmanuel Macron s’est non seulement enfoncé dans le déni mais il s’est lancé dans une stratégie très inquiétante de fuite en avant.

GGN : Vous voulez parler de la mise en avant de la souveraineté européenne par Emmanuel Macron ?

Guillaume Bigot : Exactement. La notion de souveraineté qui, hier encore, était assimilée à une lèpre est réhabilitée par le chef de l’État qui lui appose l’adjectif européen. Pourtant, la construction européenne est précisément ce qui effiloche la souveraineté. Ironie de l’histoire, ce concept de souveraineté a été forgé par les légistes français du XVIème siècle pour légitimer le refus du roi de France à se laisser dicter sa conduite par le saint-empire romain germanique. Cette histoire de souveraineté européenne est une triple aberration. En démocratie, seul le peuple est souverain. Or, il n’y a pas de peuple européen. L’UE n’est pas un État. Un projet de traité constitutionnel a été présenté au peuple souverain qui l’a massivement rejeté. Invoquer la souveraineté européenne relève donc de la forfaiture. La souveraineté européenne est un oxymore juridique et une monstruosité politique. L’ouverture des frontières et l’Europe en tant que projet étatique post-national sont des éléments d’une stratégie qui ont été mis à mal par la crise. Par sa réaffirmation extrémiste, Macron semble dire : « nous sommes au bord du gouffre et au pied du mur, c’est le moment de nous lancer dans le grand bond en avant ! »

GGN : Pourquoi un gouvernement d’unité nationale n’est-il pas un bon remède à la crise que nous vivons ?

Guillaume Bigot : Il faudrait que le président de la République précise le périmètre de l’union qu’il envisage. Si Macron tend la main aux populistes, on pourrait parler d’une réelle volonté d’union nationale même si celle-ci, on s’en doute, serait dictée par la volonté de confiner son opposition. Si l’union nationale consiste à faire rentrer dans le gouvernement des socialistes ou des LR (les noms de Manuel Valls ou de NKM ont circulé) cela n’apportera rien de nouveau : Le Drian venait du PS, Le Maire était LR. En montrant que le nouveau monde appelle l’ancien à sa rescousse, l’union nationale serait un formidable aveu de faiblesse. Le nouveau monde incarné par Emmanuel Macron ne différait de l’ancien que par sa prétention à faire appel à des nouveaux visages et à des amateurs plutôt qu’à des professionnels de la politique. Derrière l’union nationale, on entend aussi le conseil soufflé par Jean-Pierre Chevènement. Le vieux sage a suggéré au président d’appeler au gouvernement des personnalités keynésiennes (DSK est un converti de la dernière heure aux thèses de l’économiste de Cambridge) ou souverainistes. Emmanuel Macron pourrait ainsi être tenté de neutraliser des opposants tels qu’Henri Guaino, Julien Aubert ou Arnaud Montebourg. Je connais ces personnalités, aucune n’ira à la soupe pour renforcer Macron. Il y avait le green washing, le plus mal aimé des présidents de la V e République va peut-être inventer le french washing, : sortir trois pots de peinture pour rafraîchir en tricolore son quinquennat. Nouveau monde sauvé par l’ancien, soupe nationale ou populaire (comprenant quelques idiots utiles du souverainisme et d’une gauche authentique), confinement du populisme, quelle que soit sa forme, cette union nationale révèle la profonde inquiétude du pouvoir. En temps normal, une crise de cette ampleur favorise le pouvoir. Cela se vérifie presque partout dans le monde, notamment en Europe. Sauf chez nous. Il y a une exception française comme l’a révélé le baromètre de la confiance politique du Cevipof. L’Hexagone est le pays du Vieux continent où la gestion de crise a déclenché un sentiment de colère. Une poussée de fièvre hexagonale qui couvait déjà avant la pandémie. Les notes du Service central du renseignement territorial pointent le risque d’une explosion de colère sans précédent. Les quartiers difficiles qui ont fini d’écouler leur réserve de stupéfiants commencent déjà à se soulever. La « France d’en bas » comme disent supposées les « élites » risque de leur emboîter le pas.

GGN : Plusieurs économistes affirment que les États ont les moyens de faire face à la crise économique, quand Édouard Philippe dit qu’elle sera brutale. Nos gouvernants sont-ils incapables de penser un nouveau modèle de relance économique ? Où est la solution ? Qui va payer ?

Guillaume Bigot : Pour mesurer les enjeux économiques soulevés par le confinement, il faut distinguer les effets sur le passé et sur l’avenir de cette quasi mise à l’arrêt du pays. Le gel complet des trois quarts de l’activité exerce deux types d’effets. Le premier effet, c’est d’empêcher une part importante de la richesse d’être produite (si le confinement dure trois mois, en fin d’année, un quart de PIB va manquer). Le deuxième effet découle des mesures prises par l’État pour éviter que les entreprises coulent ou que les ménages privés d’emploi plongent dans la misère. Qu’il s’agisse de garantir des emprunts, de ne pas encaisser des taxes ou encore de verser les salaires du privé (le chômage partiel), de facto la majeure partie de l’économie a été de facto nationalisée. Il est essentiel de comprendre qu’une partie de cette richesse non produite est définitivement perdue. Prenons l’exemple des cafés, une fois ré-ouverts, ils seront incapables de reconstituer le chiffre d’affaire perdu. Les Français ne vont pas boire trois tasses de café au lieu d’une pendant trois mois pour compenser l’effet du confinement !

La reprise sera donc fastidieuse voire douloureuse. Elle le sera d’autant que le déconfinement ne sera pas synchrone et qu’une partie importante de la production (effet de la globalisation) et de la consommation (le tourisme et les exportations) vient de l’étranger. Si l’épidémie dure, les surcoûts engendrés par la production du matériel de protection, par le respect des distances sociales (qui suppose plus de M2 pour produire ou une production perlée) va rendre le déconfinement plus lent et plus difficile. Enfin, le Covid a déjà fait des victimes économiques et ce n’est pas terminé : faillites, chômage, etc. Au lendemain d’une guerre, on doit reconstruire, ce qui stimule le PIB. Ici, il faut plutôt sortir d’une période d’engourdissement. Une partie importante va se jouer dans la manière dont le gouvernement va considérer les dépenses publiques surtout dans notre pays qui, avant la pandémie, s’était déjà enfoncé dans la spirale de l’endettement en étant obligé d’emprunter, car la BCE interdit aux banques centrales de financer directement les États. Au lendemain du déconfinement, l’attitude de l’État peut être de deux types : soit il considère que de futurs impôts doivent financer les dépenses publiques, soit il décide que celles-ci ne sont pas des avances mais des dons.

En effaçant les dettes, le pouvoir politique rappelle aux institutions financières qui est le patron. A raison. La folie de la globalisation, son caractère cancéreux résidait dans le fait de soumettre le pouvoir politique au bon vouloir des puissances économiques. Or, il ne peut y avoir de banques, de compagnies d’assurances, de fonds de pension, d’actionnaires, de riches ou de petits épargnants, pas même d’activité économique pérenne sans domination de l’État. Si en revanche, la puissance publique garante de l’intérêt général cherche à faire endosser aux producteurs (salariés, entreprises), en les taxant, le remboursement des dettes irrécouvrables, il sacrifie la richesse future pour préserver celle du passé. Chercher à équilibrer les dépenses publiques par de nouveaux impôts et rembourser la dette, c’est sacrifier le futur sur l’autel du passé. On comprend pourquoi Macron est aussi mal à l’aise. L’électorat et la politique de l’apôtre de la start-up nation sont ceux de la défense des bas de laine. Il va devoir se démettre ou se soumettre en sacrifiant les 30 % de privilégiés qui l’ont élu.

GGN : En quoi le nouveau monde d’Emmanuel Macron incarne-il l’échec de la Pensée progressiste et de la globalisation ?

Guillaume Bigot : Un raisonnement erroné consisterait à considérer la lutte contre la pandémie comme une fin en soi : c’est une situation exceptionnelle et il y aurait quelque chose d’absurde à transformer nos structures pour les adapter à un accident. En revanche, la crise sanitaire a mis en évidence des dysfonctionnements économiques et politiques graves et « insoutenables » autant au sens moral que financier de ce terme. La pandémie nous a obligé à regarder l’éléphant dans la pièce. L’affaire des masques offre un cas d’école. Les masques sont importés de Chine. Nos producteurs nationaux ont fait faillite, à la fois en raison de l’absence de barrières douanières (merci Bruxelles) mais à cause de la libre circulation des capitaux qui a boosté les délocalisations (encore merci Bruxelles). Bruxelles a accéléré la désindustrialisation sur le Vieux continent. En France, depuis la mise en place de la monnaie unique[2], chaque année, l’équivalent de la ville de Fontainebleau en emplois industriels disparaît. Le respect des critères de Maastricht a déclenché des économies de bouts de chandelles. Ce respect des normes européennes nous a incités à déstocker des masques, à fermer des lits d’hôpitaux, à ne pas augmenter la rémunération des soignants. La combinaison de l’euro et du libre-échange unilatéral nous a désindustrialisés. Désormais, nous devons tout importer, y compris les masques, les tests, les médicaments ou les respirateurs parfois défectueux. Bruxelles nous a exposé au danger, tout en nous privant des moyens d’y faire face puisque les traités interdisent le soutien aux entreprises nationales ainsi que la protection de certains pans fragiles ou stratégiques de l’économie.

Au-delà des masques, ce lit de Procuste qu’est la zone euro, la pandémie a révélé son caractère inique et absurde. L’euro, monnaie trop forte pour les économies les moins productives et trop faible pour les économies les plus productives a polarisé les économies des pays membres, concentrant des richesses et organisant un dumping des plus riches par les plus pauvres. La débâcle provoquée par les dogmes bruxellois est visible sur la carte de la pandémie. Si le taux d’ouverture des différentes régions au commerce international et aux flux humains issus de la globalisation (et d’abord de Chine) est bien visible, un autre l’est aussi, c’est le niveau d’investissements dans les infrastructures de santé. Partout où l’ordo libéralisme a permis d’engranger des excédents commerciaux et budgétaires, le virus a mieux été combattu par un système sanitaire plus robuste. Partout où les dogmes de Bruxelles ont fragilisé les sociétés et les infrastructures de soin, le virus a été plus meurtrier.

GGN : Qui peut nous sortir de cette crise sanitaire, et surtout nous permettre d’affronter la suite ? Où sont les nouvelles têtes ? Quelle devra être leur légitimité ?

Guillaume Bigot : Si vous venez de vous crasher, vous n’allez pas réembaucher le pilote même s’il survit au crash. Ce n’est pas seulement une affaire de morale mais aussi de crédibilité, de légitimité et d’intelligence. A présent, seuls les populistes contestent l’ordre établi et le paradigme. Mais ces derniers font partie du paradigme, ils l’aident à se perpétuer. En raison de leur lien réel et supposé avec un passé qui ne passe pas (le fascisme et la collaboration d’un côté pour le RN et le communisme pour la FI de l’autre) mais aussi de par leur faiblesse théorique et argumentative, les populistes protègent le paradigme en place en lui servant d’épouvantail. Nous assistons à la fin d’un monde. Chateaubriand[3] le décrit parfaitement : “ L’aristocratie connaît trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des vanités et l’âge des privilèges ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.

Le remplacement d’une caste faillie par des capacités montantes est toujours autant une affaire de classe sociale que de classe d’âge. Ni par leur idée, ni par leur sociologie, ni par leur style, les hommes et les femmes nouveaux qui relèveront la France ne ressembleront en rien à ceux qui l’ont affaiblie au cours des quarante dernières années. Les têtes qui émergeront ne sont pas encore connues. Qui connaissait Bonaparte ou Robespierre en 1789 ? au début de la révolution dira Robespierre, il n’y avait pas dix républicains à Paris.

* Guillaume Bigot est Directeur Général du groupe IPAG Business School (Paris-Nice-Pékin-Abidjan-Hanoï) et Politologue. Son huitième essai “Populophobie, pourquoi il faut remplacer la classe dirigeante française” sortira chez Plon en septembre 2020.


[1] Entretien qu'il a accordé au Financial Times, jeudi 16 avril.

[2] Franck Dedieu, Le patriotisme économique à travers le cas de cinquante firmes industrielles françaises, Thèse.fr

[3] Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe (1848-1850).

24/04/2020 - Toute reproduction interdite


Le président français Emmanuel Macron participe à une vidéoconférence avec les membres du Conseil européen, dans le cadre de l'épidémie de COVID-19, au Palais de l'Elysée à Paris, le 23 avril 2020.
Ian Langsdon/Pool via Reuters
De Emmanuel Razavi