International | 9 février 2021

Guerre contre le terrorisme au Sahel : la DGSE parle

De Meriadec Raffray
7 min

A la veille du sommet de N’Djamena, mi-février, où Emmanuel Macron exposera ses décisions sur l’avenir du dispositif français au Sahel, le patron de la DGSE Bernard Émié, donne des informations inédites. Notre reporter Mériadec Raffray, qui a couvert les opérations françaises dans la région, raconte.

                

                  

 

Les images incroyables de la vidéo défilent. Une « source humaine » a capté la scène il y a un an, au début du mois de février 2020, quelque part dans le centre du Mali. Une vingtaine de barbus enturbannés sont assis en tailleur, une toile hâtivement dressée les protège des rayons déjà forts du soleil sahélien. À l’écran, des flèches rouges pointent trois visages. Ce sont les principaux émirs d’Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) : Iyad Agh Ghali, le Touareg du Nord, chef du RVIM, la franchise malienne ; son lieutenant peule, Hamadou Kouffa, chef de la katiba Macina, qui s’est taillé un fief au centre du pays ; l’Algérien Abdelmalek Droukdal, le patron d’Aqmi et l’homme qui parle directement à l’héritier d’Oussama Ben Laden, l’Égyptien Ayman Al Zawahiri. Trois cibles à très haute valeur ajoutée que la France traque sans relâche sur le terrain, en observant « les puits qu’ils utilisent, les oued et les adrars qu’ils parcourent, les villages qu’ils fréquentent », expose en personne le patron de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) Bernard Émié, en commentant cette vidéo qu’il dévoile début février à une poignée d’experts réunis sur la base aérienne 123 d’Orléans-Bricy à l’occasion d’un comité exécutif du ministère des Armées consacré au contre-terrorisme.

En novembre 2018, nos militaires croient avoir éliminé le second, l’homme à la barbe rousse, mais quelques semaines plus tard, le voilà qui parade devant les caméras de ses propagandistes. Ce n’est que partie remise. Le 3 juin dernier, les forces spéciales abattent le troisième au terme d’une audacieuse action montée à partir de renseignements de la DGSE. Ses agents pistaient depuis 30 ans cet ancien du GIA, à l’origine des attentats du RER B à Paris en 1995, qui a « supervisé tous les enlèvements et les attentats commis dans la région ».  Ce dernier se sait suivi à la trace. Il « incarne la stratégie d’Al Qaïda au Sahel et pratique le terrorisme au quotidien, n’hésitant pas à se mêler à ses troupes assoiffées de violence, à prendre lui-même les armes, à faire exécuter des innocents ».  Jamais un directeur de DGSE n’a autant distillé d’informations et de messages en dehors des cercles autorisés. Le moment est clé pour l’avenir de l’engagement français dans la lutte anti-terroriste au Sahel. Mi-février, à N’Djamena, Emmanuel Macron exposera ses décisions à ses partenaires maliens, nigériens, tchadiens, burkinabés et mauritaniens, nos alliés du G5 Sahel dans la guerre contre le terrorisme. Des inflexions stratégiques sont attendues, dont un « ajustement » de la force Barkhane (5 100 hommes actuellement). Mais il n’est pas question de laisser accréditer l’idée d’un échec militaire. Encore moins qu’une négociation avec le diable s’impose pour hâter notre retrait de la zone.

« La peur a changé de camp »

A Bamako, le scénario d’un accord de paix avec l’homme fort du djihad historique au Mali a fait son chemin. Au printemps 2020, Iyad Agh Ghali, qui a torpillé la concrétisation de l’accord de paix de 2015 avec la rébellion touarègue du Nord-Mali, propose au pouvoir de discuter. L’été suivant, des colonels putschistes renversent le président IBK et accélèrent le processus. À l’automne, intervient la libération de personnalités politiques (ainsi que la Française Sophie Pétronin), et 200 prisonniers djihadistes sont relâchés dans la nature. Inacceptable pour nos soldats. Un malaise s’installe sur les bords de Seine. Pour le dissiper, Emmanuel Macron affirme dans les médias : « Avec les terroristes, on ne discute pas. On combat ». Il faut dire que l’année a bien mal commencé pour la France. Les djihadistes multiplient les raids contre des bases isolées des forces armées locales. Les morts se comptent par dizaines. Et puis les décisions prises par le président de la République au sommet de Pau de janvier portent leurs fruits : renfort de 500 soldats pour Barkhane ; concentration de ses opérations sur la région des trois frontières, à l’est du Mali, le territoire de la franchise concurrente du djihad international : l’EIGS, affiliée à Daech ; imbrication plus étroite des Français avec les forces maliennes et nigériennes. En fin d’année, Paris ramasse la mise du plan opérationnel. Les actions lors desquelles Barkhane neutralise de cinquante à cent djihadistes d’un coup, se succèdent. Du jamais vu sur ce théâtre où l’on est habitué à « traquer une aiguille dans une botte de foin ». Les « quelques centaines » de combattants qui entourent en permanence l’émir d’EIGS, Adnan Abou Walid Al Sahraoui, connu son goût des amputations et des décapitations, se terrent dans le désert. Dès qu’ils se rassemblent, ils sont détectés et ciblés. Les forces locales réinvestissent les camps abandonnés. « La peur a changé de camp », résume le général François Lecointre, le chef d’état-major des Armées. Dans le centre et dans le nord, où perdure la menace « la plus ancienne et la plus insidieuse », souligne Bernard Émié, Iyad Agh Ghali a perdu quatre lieutenants : les chefs de la katiba Al Morabitoune, qui opérait dans l’est du Mali et au Niger, l’émir de Tombouctou, le juge suprême d’Al Qaeda au Sahel et, en novembre, le coordonateur de ses opérations militaires. Les actions conduites dans le cyber-espace par nos armées nettoient Twitter et Facebook de leurs moyens de propagande et de recrutement.

Mais « la bête terroriste bouge encore et la menace demeure à un niveau très élevé », reconnait l’ambassadeur Émié. Ses analystes du boulevard Mortier, à Paris, ont aujourd’hui compris l’objet de la réunion stratégique filmée en février 2020 : « préparer une série d’attaques de grande ampleur contre des bases militaires ». C’est là que les chefs d’Al Qaïda « ont conçu leur projet d’expansion vers les pays du Golfe de Guinée (…). Pour desserrer l’étau dans lequel ils sont pris, et pour s’étendre vers le sud, les terroristes financent déjà des hommes qui se disséminent en Côte d’Ivoire ou au Bénin, qui ont été envoyés aux confins du Nigéria, du Niger et du Tchad, où des émanations du groupe sanguinaire Boko Haram implanté sur les pourtours du lac Tchad, tissent leur toile et assassinent ». À l’inverse d’une théorie circulant chez les experts, assène Bernard Émié, les suppôts sahéliens de Ben Laden « poursuivent son projet politique, avec l’objectif assumé de commettre des attentats en Occident et en Europe en particulier ». Il sait de quoi il parle, étant sans doute l’homme qui les connait le mieux en Occident.

05/02/2021 - Toute reproduction interdite


Un soldat français monte la garde dans une tour de guet au camp de la Plateforme du désert relais (PfDR) pendant l'opération Barkhane à Gossi, au Mali, le 30 juillet 2019.
Benoit Tessier/Reuters
De Meriadec Raffray

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