Ankara ne se contente pas de fournir des équipements militaires et aériens à Bakou pour plus de 100 millions de dollars.  Elle envoie aussi des milliers de mercenaires syriens et entend intervenir dans les négociations futures pour organiser un cessez-le-feu, et éventuellement la paix. La Russie, les États-Unis et la France vont-ils s’y opposer ?      

                                                     Reportage de Ian Hamel, de retour d’Arménie

Sur la route qui traverse Goris, dans le sud de l’Arménie, certains réfugiés du Haut-Karabakh sont tellement épuisés qu’ils sont assis à même le sol, dans la poussière, incapables de prononcer un mot. Ils arrivent de Shushi, une bourgade d’à peine 4 000 âmes, durement bombardée. Ils n’ont pu emporter qu’un maigre bagage. L’armée Azérie n’est plus qu’à cinq kilomètres. Il ne restera bientôt plus que des soldats arméniens pour défendre l’ancienne capitale de l’enclave. Un dicton veut que « celui qui tient Shushi tient le Haut-Karabakh ». Située sur un plateau, elle est à la sortie du corridor “ombilical“ de Latchine, qui relie le Haut-Karabakh à l’Arménie. Et surtout, elle surplombe Stepanakert, la capitale. Si “l’ennemi“ prend le bourg, il risque de se rejouer à Stepanakert le même scénario dramatique qu’à Sarajevo pendant la guerre des Balkans, pilonnée pendant des mois par les Serbes. Shushi est très symbolique pour les Arméniens comme pour les Azéris. Les chrétiens et les musulmans y ont cohabité au XIXe siècle, avant que la situation se dégrade au siècle suivant. En 1919, 700 chrétiens furent massacrés. Et 1992, la population azérie fut chassée par l’armée arménienne. « Mon petit-fils de vingt ans a été tué ce matin, nous n’avons même pas pu l’enterrer », raconte en pleurs une femme de 85 ans. Elle arrive d’un petit village à proximité de Stepanakert. A Goris, la ville-frontière qui dispose d’un hôpital, les réfugiés du Haut-Karabakh évoquent l’utilisation de munitions au phosphore, de bombes à fragmentation - pourtant interdites - par l’armée azérie. Ils dénoncent le bombardement du centre de soins de santé maternelle et infantile de Stepanakert, et la destruction de la plupart des établissements scolaires du Haut-Karabakh.

Bakou continue à démentir l’intervention turque

« En s’en prenant à la population civile, l’objectif est clair : les Azéris et les Turcs veulent faire fuir la population afin de s’emparer d’un territoire privé de sa population », constate un officier sur la route entre Goris et la frontière. Il vient d’apprendre la mort du colonel Artur Sarkissian, le commandant adjoint de l’armée de défense. 70 % des 150 000 habitants du Haut-Karabakh ont déjà pris le chemin de l’exil après cinq semaines de combats. « Bakou se comporte comme un propriétaire qui veut reprendre son logement, mais sans les locataires », constate avec un peu de cynisme un diplomate occidental en poste à Erevan. « Ce sont des mensonges de la propagande arménienne. Le président Ilham Aliyev a déclaré qu’il considérait les Arméniens du Haut-Karabakh comme des citoyens de la République d’Azerbaïdjan, bénéficiant des mêmes droits que tous les autres Azéris. Nous souhaitons au contraire qu’ils restent. Notre pays étant un producteur de gaz et de pétrole, ils profiteront d’un meilleur niveau de vie que celui qu’a pu leur proposer l’Arménie » assure Elchin Amirbayov, ancien ambassadeur d’Azerbaïdjan en France, aujourd’hui conseiller diplomatique de Mehriban Aliyeva, épouse du président et première vice-présidente de la République d’Azerbaïdjan, joint par téléphone. Elchin Amirbayov dément tout aussi vigoureusement l’intervention de la Turquie et l’utilisation de mercenaires dans cette guerre. « Nous avons une armée de 100 000 hommes, bien armés, bien entraînés, très motivés. Nous n’avons pas besoin de renfort pour reprendre ces territoires qui nous appartiennent », ajoute-t-il.

100 dollars par décapitation

Le ministère arménien de la Défense a diffusé les interrogatoires de deux mercenaires syriens capturés durant les combats. Venant de Syrie, via la Turquie, ils affirment avoir été transportés en compagnie de 250 autres combattants, dans un avion civil, en Azerbaïdjan le 18 octobre dernier. « On nous a dit que nous allions nous battre contre les Arméniens. On nous a ordonné de nous emparer du village arménien voisin et de tuer tout le monde », déclare le premier, qui affirme avoir eu la promesse d’un salaire mensuel de 2 000 dollars. L’autre prisonnier évoque la même paye, mais qu’il bénéficierait d’un bonus de cent dollars chaque fois qu’il décapiterait un “kuffar“ (infidèle) ! Un soldat arménien a effectivement été décapité. Et ses meurtriers, qui avaient saisi son téléphone portable, auraient envoyé la photo de sa tête à son frère … Niko Pachinian, le Premier ministre arménien, a demandé une enquête internationale afin de constater la présence de mercenaires syriens, mais aussi libyens, aux côtés de l’armée d’Azerbaïdjan. Les mercenaires arabes pourraient être aujourd’hui autour de 2 500. Un chiffre qui n’est pas très éloigné de celui donné par Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères. Il a déclaré au quotidien économique Kommersant : « Nous avons demandé à plusieurs reprises aux acteurs extérieurs d’utiliser leurs capacités pour empêcher le transfert de mercenaires, dont le nombre dans la zone de conflit, selon les données disponibles, approche déjà les 2 000 ». Par ailleurs, Erevan accuse les forces turques de ne pas se contenter de livrer du matériel militaire, notamment des drones. Elles interviendraient dans les combats, évoquant « une force d’opérations spéciales turque de 22 hommes près du village d’Avetaranots à Askeran ». Selon des informations officielles sur les exportations turques, Ankara aurait livré en août pour 26 millions de dollars de matériel militaire à Bakou, 77 millions en septembre, et 101 millions en octobre !

Exclure la France et les États-Unis des négociations

Lors de la dernière guerre dans le Caucase, la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe - devenue depuis l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) - avait mis sur pied en 1992 la Groupe de Minsk, afin d’encourager la recherche d’une résolution pacifique et négociée entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Un groupe co-présidé par les États-Unis, la Russie et la France. Il comprend d’autres membres, comme l’Allemagne, la Biélorussie, la Finlande et la Turquie. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que depuis la première guerre du Haut-Karabakh, il y a plus d’un quart de siècle, le Groupe de Minsk n’a effectué que du surplace. Rien n’a bougé. Faut-il s’étonner si Ankara, soutenue par Bakou, a déjà proposé de modifier les forces en présence ? En clair, elle demande qu’en dehors des belligérants, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, il n’y ait plus comme acteurs extérieurs que la Russie et la Turquie ! Moscou a dit « Niet », mais pas fermement, soulignant qu’elle était favorable « à une collaboration avec tous les partenaires, y compris les voisins des parties ». On sait déjà que le nouveau président des Etats Unis se désintéressera du sujet. Quant à la France, a-t-elle encore suffisamment de poids pour être écoutée ?

05/11/2020 - Toute reproduction interdite


La cathédrale de Ghazanchetsots endommagée par les récents bombardements lors d'un conflit militaire sur la région séparatiste du Haut-Karabakh, à Shushi (Shusha) le 8 octobre 2020.
avid Ghahramanyan/NKR InfoCenter/PAN Photo/Handout via Reuters
De Ian Hamel