Les ennemis du Premier ministre anglais l’accusent de fomenter un plan secret pour délocaliser les sous-marins nucléaires en France en cas d’indépendance de l’Écosse, où ils sont actuellement basés… Décryptage d’un règlement de compte familial à l’anglaise plein d’enseignements.

Par notre spécialiste des questions de défense, Mériadec Raffray.

« La coopération atteint un niveau extraordinaire : nous partageons les plans, les renseignements, coordonnons nos déploiements ». À Toulon, cet été, en présence de son homologue français, l’amiral Pierre Vandier, le « First sea lord », l’amiral Tony Radakin, ne ménageait pas ses mots pour qualifier l’excellente coopération navale franco-britannique. De là à imaginer que les deux marines travaillent discrètement au rapatriement de la force océanique de dissuasion nucléaire de sa Gracieuse Majesté du côté de l’île Longue, dans la rade de Brest, en cas d’indépendance de l’Écosse, il y a un monde. « Absurde », « loufoque », réagissent les experts interrogés des deux côtés de la Manche, après l’apparition de cette rumeur dans les colonnes du très sérieux quotidien britannique des affaires, le Financial Time, à travers une série d’articles réputés « bien informés ».

Selon le « FT », le gouvernement de Boris Johnson envisagerait sérieusement ce scénario si les indépendantistes écossais remportaient le référendum pour l’indépendance, dont ils réclament une nouvelle tenue. Le journaliste cite une source qui évoque l’existence de « plans d’urgence secrets élaborés pour déplacer ses bases de sous-marins nucléaires Trident d’Écosse vers les États-Unis ou la France en cas d’indépendance ». Seule certitude, le scénario d’une indépendance de l’Écosse ne relève pas de la politique fiction. Et Londres avait commandé en 2010 une étude sur le sort qui pourrait être réservé à sa « HMNB Clyde » - ou base de Faslane - dans ce cas : la « Trident Alternatives Review ». Cette enquête a été « bouclée » en 2013, à la veille de la consultation de 2014 autorisée par les accords d’Édimbourg, signés entre l’ancien Premier ministre David Cameron et son ex homologue écossais, qui rejeta l’indépendance à 55,3%. Selon ce rapport, il n’y avait alors pas d’autre alternative possible à la négociation d’un statut spécial qui transformerait la base en enclave britannique, une sorte de « Gibraltar écossais ».

Dans la foulée, Cameron, qui militait contre le Brexit à l’instar du gouvernement écossais, fit à ce dernier un cadeau électoral. Il signa l’ordre de rapatrier sur la base navale de Faslane les quelques sous-marins nucléaires d’attaque encore stationnés à Plymouth, sur la côte sud de l’Angleterre, et d’y transférer le reliquat des chantiers navals publics. Si bien que l’Angleterre seule ne pouvait plus construire un navire de guerre, soulignent les experts. Le Brexit l’emporta, et l’Écosse gagna une grosse compensation. Second employeur de la région avec 8 200 emplois directs et 5 000 indirects, la base injecte aujourd’hui 310 millions d’euros par an dans son économie. Dans ce port de guerre en eaux profondes situé à 40 km au nord-ouest de Glasgow, la Royal Navy héberge ses quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la classe Vanguard, qui emportent chacun 16 missiles américains Trident, et ses 7 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) : 3 vieux Trafalgar et 4 récents Astute, en attendant les trois derniers en cours de construction.

Grâce à ce débouché direct sur l’Atlantique Nord, ses SNLE peuvent rapidement se diluer dans les profondeurs, et ses SNA rejoindre en un rien de temps le débouché des routes empruntées par les sous-marins russes de la flotte du nord, pour aller patrouiller le long des côtes européennes et américaines. « Leur activité a retrouvé son niveau de la Guerre Froide », constatent les sous-mariniers français qui épaulent leurs homologues britanniques dans cette mission stratégique. C’est d’ailleurs la raison invoquée par la Trident Alternatives Review pour écarter l’option d’un transfert de la base aux États-Unis. Washington se repose sur les SNA britanniques et français pour sécuriser son flanc nord-ouest. Faslane est un pion majeur du dispositif de l’OTAN, qui y organise deux fois par an son exercice naval Joint Warrior.

Une délocalisation hautement improbable

Reste l’hostilité historique au nucléaire d’une fraction du parti indépendantiste écossais, le Scottish National Party (SNP). Du pain béni pour les élites anti-Johnson, qui n’ont jamais accepté son ralliement au Brexit et sa victoire consécutive écrasante aux législatives, dont le « FT » est le porte-voix. Car le SNP gouverne à Édimbourg grâce à une coalition formée avec les Verts, farouches adversaires de l’atome. Surfant sur la polémique à propos du retrait désastreux des Américains d’Afghanistan, ils ont ressorti cette affaire de délocalisation de Faslane en espérant bien qu’elle tende les relations compliquées entre leur bête noire et les Écossais. L’homme de la « special relationship » avec Washington s’est fait rouler dans la farine par Biden en Afghanistan, et le voilà prêt à confier la dissuasion nucléaire aux « Frenchies » … Horrible « Bojo » !

La réalité est que ni le SNP, ni Boris Johnson (dont l’accord est indispensable) n’ont vraiment intérêt à précipiter la tenue d’un nouveau référendum. Le premier est lié par son alliance avec les Verts, mais ne tiendrait pas à perdre la manne de Faslane, dont il négocierait plutôt, au meilleur de ses intérêt, le futur statut extra-territorial. Le second préfère jouer la montre tant qu’il n’a pas gagné son pari économique : la relance durable du moteur britannique en mode Brexit, une perspective qu’esquissent les signaux actuels, au grand dam de ses ennemis. Quant à nos marins, ils devraient faire des miracles pour accueillir les sous-marins de sa Majesté dans leur port dimensionné au plus juste et enclavé dans un tissu urbain. Il leur faudrait aussi loger les bâtiments de surface et les aéronefs qui sécurisent leurs mouvements, la logistique, la maintenance et tout le personnel. À supposer, bien sûr, que les Américains autorisent le déménagement de leurs missiles nucléaires, dont ils assurent eux-mêmes la maintenance des ogives à Coulport, en face de Faslane. Hautement improbable ! Même le fougueux Johnson n’y pourrait rien. La Grande-Bretagne a réussi à s’émanciper de la tutelle de Bruxelles, mais ce n’est pas demain la veille qu’elle coupera le cordon ombilical avec Washington. Sans les ingénieurs navals américains appelés en urgence à la rescousse, la Royal Navy n’aurait pas trois nouveaux SNA Astute. Les politiques ayant trop tardé à lancer leur renouvellement, les bureaux d’études et les entreprises avaient en effet perdu un précieux savoir-faire.

16/09/2021 - Toute reproduction interdite


Le HMS Astute , le premier des plus grands sous-marins chasseurs-tueurs jamais commandés par la Royal Navy britannique, navigue dans la Clyde près de Glasgow, le 20 novembre 2009.
© David Moir/Reuters
De Meriadec Raffray