Le héros de dessin animé de la génération X inspire une grande nostalgie en France : Goldorak est devenu le symbole d'une époque où l'enfance était parfois laissée à elle-même. Contrairement à ce que Bret Easton Ellis appelle la « Génération Chochotte », née au début de ce siècle… Mais est-il finalement toujours bon de mettre les enfants sous cloche, dans une « positivité » parfois trop bien-pensante ?

La chronique d'Olivier Amiel

En 1978, un robot géant venu du Japon débarque à la télévision française : c’est Goldorak. Le phénomène est immense dans la jeunesse du pays, et dure pendant de nombreuses années avec des audiences – est-ce une légende ? – approchant les 100% pour l’émission Récré A2, qui diffuse les épisodes l’après-midi après l’école.

Comme pour beaucoup d’enfants français – petites filles et petits garçons mélangés : pas besoin de théoriciens du genre à l’époque pour partager l’engouement pour ce dessin animé – j’étais fan de Goldorak, et je me souviens très bien de mon jouet fétiche à son effigie que j’emportais partout.

Cinq auteurs ont ranimé cette passion française en publiant, il y a quelques semaines, une bande dessinée rendant hommage et poursuivant les aventures de Goldorak avec – excusez du peu – la bénédiction de Gō Nagai, le créateur du manga en 1975… Il faut dire que Goldorak est étonnamment plus connu en France qu’au Japon, où il n’est que le rejeton d’une autre série animée plus populaire là-bas : Great Mazinger.

La bande dessinée est un succès en librairie, confirmant l’esprit un peu régressif de la génération dite X qui retrouve son héros. Mais ce retour du robot de notre jeunesse veut aussi dire autre chose.

Si aujourd’hui on lui trouve d’innombrables qualités – ce serait même un grand plaidoyer avant l’heure pour l’écologie –, à son arrivée en France, le dessin animé Goldorak a assez mauvaise presse, car jugé trop violent pour les enfants. Ce qui fait sourire aujourd’hui quand on visionne des anciens épisodes, tant cela semble inoffensif comparé aux images violentes ou perturbantes qui défilent à la télévision et surtout sur Internet. Cependant – et c’est la grande différence –, malgré le débat récurrent à chaque époque de la violence des images, il y avait dans ces années une acceptation générale de ne pas surprotéger l’enfant.

Les programmes actuels sont bloqués par des filtres parentaux ou précédés de nombreux avertissements. C’est évidemment une bonne mesure en soi, et je partage les inquiétudes de Mila dans ces mêmes colonnes à propos de l’accès à la pornographie chez les plus jeunes. Par contre, poussée à l’extrême dans d’autres domaines, la mise sous cloche des enfants peut vite tourner à l’absurde. Comme Disney qui ajoute des avertissements sur le prétendu racisme de dessins animés tels que Peter Pan, Les Aristochats, Dumbo… ou comme certains militants Woke s’en prenant au « baiser non consenti » du prince charmant dans Blanche Neige, qui favoriserait la culture du viol...

Accepter que nous ne sommes pas le centre du monde

C’est l’avènement de ce que Bret Easton Ellis (BEE) nomme la « Génération Chochotte », définie notamment par « leur sentiment d’avoir droit à tout, leur insistance sur le fait qu’ils avaient toujours raison en dépit de la preuve parfois écrasante du contraire, leur éventuelle incapacité à replacer les choses dans leur contexte, leurs tendances tantôt à sur-réagir, tantôt à afficher une positivité passive-agressive (…) Cela vous forçait à considérer de nouveau ceux qui les avaient élevés, couvés, encensés, et avaient essayé de les protéger des aspects sombres de la vie, ce qui pouvait bien avoir créé des enfants qui, une fois adultes, paraissaient très confiants, compétents et positifs, mais qui, au premier signe de noirceur ou de négativité, étaient souvent paralysés et incapables de réagir, si ce n’est par l’incrédulité ou les larmes – Tu as fait de moi une victime ! – et battaient en retraite dans leurs bulles d’enfance. » (White, Éditions Robert Laffont 2019).

Contester ou reprocher quoique ce soit à la positivité démesurée et à la trop bien-pensance de la « Génération Chochotte » vous fait passer pour un affreux réactionnaire, avec une sentence immédiate et imparable : « Ok Boomer ! » ; ou avec, désormais, la stigmatisation plus générale des « 1900 », c’est-à-dire les personnes nées avant l’an 2000.

Pourtant, regarder Goldorak n’a pas fait de nous une génération de psychopathes, comme les nouvelles générations aiment à nous dépeindre. Au contraire, regarder des séries et des films qui pouvaient nous bousculer, nous gêner, nous offenser, a permis une sorte de catharsis générale, conduisant parfois à un certain cynisme – c’est vrai – mais surtout à un détachement et une acceptation plus importante de l’altérité.

En effet, sortir de sa zone de confort permet de se confronter à l’autre, à accepter que nous ne sommes pas le centre du monde, que l’on peut de ne pas penser ou dire les mêmes choses que soi : l’opposé du nombrilisme individualiste de l’époque actuelle. Nous sortions ainsi plus facilement du narcissisme propre à l’enfance, permettant de mieux affronter un monde réel souvent violent.

Dans ce contexte, à moins de baisser les bras, d’accepter les caprices de la « Génération Chochotte », ou comme le dit BEE, de « se rebeller contre notre propre esprit de rébellion », il est temps de ressortir les Fulguropoings !

Olivier Amiel est avocat, docteur en droit de la faculté d’Aix-en-Provence. Sa thèse « Le financement public du cinéma dans l’Union européenne » est publiée à la LGDJ. Il a enseigné en France et à l’université internationale Senghor d’Alexandrie. Il est l’auteur de l’essai « Voir le pire. L’altérité dans l’œuvre de Bret Easton Ellis » et du roman « Les petites souris », publiés aux éditions Les Presses Littéraires en 2021.

09/12/2021 - Toute reproduction interdite



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