Economie | 13 septembre 2020

Gisement de Pechelbronn : quand l'Alsace produisait plus de 70 000 tonnes de brut par an.

De Sara Saidi
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L'or noir alsacien a donné naissance à l'industrie pétrolière française. Exploité dès le milieu du XVIII ème siècle, le gisement de Merckwiller-Pechelbronn est fermé depuis les années 1970. A son apogée, dans les années 1920, la production de brut dépassait les 70 000 tonnes par an soit 5% des besoins nationaux. Aujourd’hui, plusieurs petits exploitants se partagent encore quelques puits de pétrole dans la région.

                                                                                                     Reportage de Sara Saidi.

A Preuschdorf, à la limite de la commune de Merckwiller-Pechelbronn, le carreau de mine Clemenceau est protégé par une barrière et régulièrement surveillé pour éviter tout danger éventuel dû à son exploitation antérieure. C’est là que les mineurs descendaient sous terre pour extraire le pétrole, selon une technique originale et unique qui consistait à creuser des galeries dans les couches pétrolifères. L’huile y était alors recueillie par un système de pompage. C’est ce que l’on appelle l’exploitation du pétrole par mines.

Juste avant d’arriver au puits 1, « il y avait la maison du concierge et en face un grand garage à vélo, les vestiaires et les douches », raconte Denise Weinling, présidente de l’association des amis du musée du Pétrole à Pechelbronn. Aujourd’hui, la nature a repris ses droits, les bâtiments tombés en ruines sont cachés derrière la végétation, les vitres brisées laissent passer la lumière du soleil et éclairent de vieux bidons d’huile à même le sol, vestiges d’une époque où l’or noir était la richesse du territoire.

Une concession paternaliste

« Il ne faut pas oublier que Pechelbronn était le deuxième employeur du Bas-Rhin avant la seconde guerre mondiale », affirme Philippe Labat, gérant de la société Oelweg, l’un des exploitants de pétrole d’Alsace. A son apogée, Pechelbronn produisait plus de 70 000 tonnes de brut et employait plus de 3 000 personnes. Philippe Labat, n’a qu’un seul employé à temps partiel : « Il travaille une vingtaine d’heures par mois. Un puit de pétrole ça fonctionne tout seul » , explique-t-il. L’unique employé d’Oelweg est responsable de la cargaison expédiée à la raffinerie de Karlsruhe en Allemagne. Jusqu’en 2012, l’Alsace avait sa propre raffinerie à Reichstett. Depuis sa fermeture, les Français exportent leur brut en Allemagne. Oelweg livre ainsi une vingtaine de camions citernes par an outre-Rhin.

Ernest Jost a aujourd’hui 79 ans, il est l’un des derniers à avoir été embauché par Pechelbronn en 1963 à l’âge de 22 ans. Il a intégré le laboratoire de la concession et il était chargé d’analyser les produits pétroliers. Son père et son frère faisaient aussi partie de la concession. « Mon père était contremaître de la raffinerie et mon frère travaillait au laboratoire. A l’époque, en raison de l’espionnage industriel, il n’était pas possible de visiter le site, mais moi quand j’étais petit, j’allais apporter le déjeuner à mon père et il me faisait visiter. J’ai encore en tête comme fonctionnaient les unités », se souvient-il ému. Pour lui, c’était une concession dirigée de manière « paternaliste ». Il y avait des projections de films en noir et blanc, des groupes de musique et de danse mais aussi des colonies de vacances pour les enfants des employés.

L’Alsace pionnière

L’Alsace est le berceau de l’industrie du pétrole. La présence de pétrole est mentionnée dès le Moyen-âge et l’exploitation a commencé dès 1735. Au début, le liquide était utilisé localement pour graisser les roues des chariots mais aussi pour ses propriétés médicinales, contre les piqûres d’insectes ou pour guérir les plaies, explique Denise Weinling. Une société est créée en 1741, ce qui fait de Pechelbronn la première société pétrolière au monde. A cette époque, le pétrole jaillissait facilement il n’y avait pas besoin de beaucoup creuser : « Lorsqu’il pleuvait, il avait de lhuile brute sur le sol et tout le monde trouvait ça normal. C’était lhuile de Pechelbronn. Ce nest quaujourdhui que l'on parle de pollution », explique Ernest Jost.

Le premier forage a lieu en 1813. En 1879, les forages deviennent mécaniques et permettent de creuser plus en profondeur. Une première station de pompage est installée en 1885. Durant la première guerre mondiale on commence lexploitation du pétrole par mines et « 450 km de galeries sont creusées sur quatre carreau de mine autour de Merckwiller », explique Denise Weinling. Un bémol néanmoins : le procédé coûte excessivement cher.

Pendant la seconde guerre mondiale, la concession change de nom : « les Allemands n’avaient absolument pas de pétrole et le blocus ne leur permettait pas de s’approvisionner », explique Denise Weinling. Ernest Jost se rappelle du bombardement américain d’août 1944 qui a détruit à 90% la raffinerie de Pechelbronn « C’était en plein après-midi d’été, il y avait toute cette fumée, tout était noir, le soleil était voilé. Je me souviens de ma mère désespérée. Elle était inquiète pour mon père. »

Une exploitation qui continue en dehors de la concession

1969 marque la fin de l’aventure Pechelbroon : « Je naurais jamais pensé l’on puisse arrêter une telle entreprise où tant de capitaux étaient investis », déclare Ernest Jost. « Pechelbronn ne produisait pas beaucoup, l’exploitation était à la limite de la rentabilité », précise Philippe Labat. Ernest Jost confirme : l’on « Pechelbronn était subventionné par l’Etat français, le déficit n’existait pas car il était épongé par l’Etat. » Selon lui, la société n’a pas su s’adapter à l’évolution de la culture industrielle qui allait vers plus de rentabilité.

Depuis le début de l’exploitation en 1999, la société Oelweg a extrait 10 000 tonnes de brut. Son puits est le seul d’Europe à être doté d’un réchauffeur électrique. Résultat, Oelweg est passé de quatre barils par jour en 1999 à huit par jour aujourd’hui : « Chauffer le fond du puits a permis d’en augmenter le débit » , explique Philippe Labat.

La société n’est pas la seule à exploiter du pétrole en Alsace, Geopetrol exploite dix puits depuis qu’elle s’est installée dans la région en 1996. Elle a deux salariés permanents et produit en moyenne 26 000 barils par an. Philippe Labat, a reçu des autorisations pour le forage d’un deuxième puits mais a suspendu les opérations en raison de la chute du prix du pétrole en janvier. Aujourd’hui il obtient un résultat annuel de quelques dizaines de milliers d’euros.

Selon les experts, l’Alsace a toujours des réserves de pétrole dans ses sous-sols, mais pour Denise Weinling, « La question c’est surtout de savoir si l’on en a encore besoin aujourd’hui ».

14/09/2020 - Toute reproduction interdite


A Preuschdorf autour du carreau de mine Clémenceau, la nature a repris ses droits mais n'a pas effacé le passé. La friche industrielle devrait bientôt être réhabilitée pour accueillir des visiteurs.
Sara Saidi
De Sara Saidi

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