Par Jean M. Nogueroles, Docteur en droit et Avocat international.

L’historien Benjamin Stora recommandait, dans son rapport sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie (qui a été rendu en janvier 2021 - commandé par Emmanuel Marcon), de faire entrer l’ancienne Avocate Gisèle Halimi au Panthéon en tant que « figure d’opposition à la guerre d’Algérie ». Cette recommandation était présentée comme pouvant participer de la « réconciliation des mémoires » entre l’Algérie et la France sur ce sujet toujours très sensible.

Au demeurant, cette recommandation faisait également écho à une demande déjà portée par de nombreuses associations féministes et personnalités politiques, ayant organisé des pétitions en ligne en vue de consacrer le rôle important que l’ancienne avocate avait pu avoir dans les combats pour les droits de la femme dans les années 1960 et 1970.

Cependant, l’engagement de Gisèle Halimi en faveur du FLN au moment de la guerre d’Algérie mais aussi et surtout le caractère insultant de ses propos prononcés publiquement à l’égard des Français rapatriés d’Algérie de confession musulmane et de souche arabo-berbère (que l’on appelle communément les « Harkis »), fait aujourd’hui polémique et semble éloigner (sans que cela ne soit encore confirmé) la perspective de panthéonisation de l’ancienne figure du Barreau.

Pour mémoire, interrogée, au micro de France Inter le 3 mai 2010, sur le fait de savoir si la femme ne serait pas parfois selon elle la meilleure ennemie de la femme, l’avocate avait répondu : « oui, cela arrive hélas … Moi, j’ai appelé ça, en référence à la guerre d’Algérie, les femmes harkis, les femmes harkis malheureusement cela existe ».

C’est la raison pour laquelle un collectif de femmes et de filles de Harkis (réunissant, notamment, l’historienne Fatima Besnaci-Lancou et la journaliste-écrivaine Dalila Kerchouche) avait rappelé dans une tribune, publiée dans Le Figaro le 28 janvier 2021, les raisons objectives de leur opposition à cette proposition de panthéonisation à caractère extrêmement clivant.

La proposition de « réconciliation des mémoires » s’est ainsi transformée en une polémique bien française - l’Algérie restant toujours sourde s’agissant de la question de sa responsabilité dans le massacre massif des Harkis - dans laquelle il est légitimement opposé à cette panthéonisation notre Devoir de mémoire envers les Harkis et autres Français musulmans rapatriés d’Algérie.

En effet, ce qui pose véritablement problème sur le fond est le déni toujours imperturbable dont fait encore preuve, au sein de notre pays, une certaine bien-pensance à l’égard des Harkis et sur les raisons de leur engagement.

Quand on aborde cette question, il est souvent expliqué que les Harkis seraient les « Algériens qui ont combattu du côté de la France ». Et de syllogisme en syllogisme, on en arrive assez facilement à la notion implicite ou explicite de « traître » à leur prétendue nation qui serait l’Algérie du FLN.

Et pourtant, c’est oublier que les véritables raisons qui ont poussé des « citoyens français à part entière » (ce que les musulmans d’Algérie étaient pleinement devenus, selon les mots prononcés par le Général De Gaulle le 4 juin 1958, et en vertu d’une ordonnance du 15 novembre 1958), à s’engager en faveur de la mise en œuvre du projet politique porté par le Gouvernement français pour une « Algérie nouvelle » décolonisée dans le cadre de la République Française (tout comme, notamment, la Polynésie Française ou la Martinique).

Selon un rapport officiel (cité par Benjamin Stora dans « Histoire de la guerre d’Algérie » - La Découverte – 1992, page 80), établi par le Contrôleur général aux armées Christian de Saint-Salvy et transmis à l'O.N.U le 13 mars 1962 (soit cinq jours avant la signature des Accords d’Evian) :

On comptait en Algérie, 263 000 Français musulmans d’Algérie directement engagés du côté français (60 000 militaires réguliers, 153 000 supplétifs, dont 58 000 harkis (supplétifs de l’armée), 20.000 moghaznis (éléments de police locale), 15.000 membres de Groupes mobiles de protection rurale (GMPR, assimilés aux CRS), et 60.000 membres groupes civils d’auto-défense, et 50 000 notables francophiles (élus, anciens combattants et fonctionnaires), qui représentaient avec leurs familles, près de 1 500 000 personnes, potentiellement menacées sur environ 8 millions de musulmans d’Algérie.

Selon le ministère algérien des Anciens combattants, il y a eu au total 132.290 Algériens qui ont servi dans l'ALN (Armée de Libération Nationale – branche armée du FLN), dont 71.392 ont été tués (source citée par Maurice Faivre dans « Les combattants musulmans de la guerre d’Algérie, des soldats sacrifiés », Paris – Harmattan – 1995, p. 125).

Cet état de fait (au total, deux fois plus de Français musulmans d’Algérie engagés du côté de la France que de musulmans algériens engagés dans l’ALN) ne résultait pas d’un hasard !

Les propositions politiques émanant du sommet de l’État (Président de la République et Gouvernement), relayées notamment par l’armée auprès de la population musulmane d’Algérie, ont été la principale raison de cet engagement massif.

Il a en effet été proposé à l’ensemble des Français d’Algérie (dont les musulmans) de « rénover » l’Algérie dans le cadre de la République Française (cadre républicain, par définition, démocratique, moderne, pluraliste et laïque), dans la perspective aussi d’offrir un meilleur avenir à leurs enfants.

Le slogan d’une « Algérie nouvelle » était devenu le mot d’ordre de toute une armée et d’une administration, se présentant désormais comme post-coloniales.

Cet élément est sans doute essentiel : l’Algérie, en majeure partie rurale, était sous-développée économiquement et la France pouvait être légitimement perçue comme meilleure garante de l’avenir des générations futures, en vue de la réalisation d’un objectif de développement, dans le respect des droits civiques et de la dignité de tous.

C’est bien cela qui a massivement convaincu les Français musulmans d’Algérie qui se sont ouvertement engagés du côté de la France !

La violence terroriste « révolutionnaire » de l’ALN/ FLN y était sans doute aussi pour beaucoup.

Mais si la France n’avait pas offert une vraie perspective d’évolution (qu’elle a enfin véritablement mise en œuvre à partir de 1958), un tel engagement n’aurait pas été aussi massif.

En dépit de tout cela, certains continuent encore parfois d’associer au mot « Harki » le terme de « traitre » (comme le suggéraient les propos décriés de Gisèle Halimi).

Est-ce cela la « réconciliation des mémoires » que l’on nous propose ?

Ce mépris et ces insultes envers nos compatriotes sont tout à fait insupportables. Cela mérite d’être affirmé avec force !

Ces jugements à l’emporte-pièce sont avant tout simplistes et surtout erronés.

Ils se contentent d’appliquer, avec beaucoup de facilité, un modèle simplificateur de prêt-à-penser kanto-marxiste (la dialectique du maître et de l’esclave transposée aux « colonisés » et aux « colonisateurs ») dans un espace-temps (celui de l’Algérie de 1958-1962) dont le grand enchevêtrement humain échappe encore.

Ils n’intègrent pas la complexité historique, sociologique, ethnique et confessionnelle de l’Algérie à cette époque (très bien décrite, notamment, par Albert Camus – Actuelle III – Chronique algérienne – 1958 ou encore par Germaine Tillon – L’Algérie en 1957).

Au demeurant, l’ampleur du massacre massif de ces Français abandonnés (par le gouvernement français) devrait au moins appeler à un minimum de retenue sinon de respect.

Selon une note du Général Porret (pour le cabinet du Ministre en date du 4 avril 1977), en sa qualité de chef du Service Historique du Ministère de la défense, le nombre de victimes des massacres par l’ALN/FLN de Harkis et autres français musulmans, après le cessez-le-feu, serait d’environ 150.000 personnes (certains historiens évoquent un nombre plus réduit d’au moins 50.000 victimes).

Il est aujourd’hui certain que les Harkis ont été les principales victimes des hésitations et des revirements gouvernementaux honteux des débuts de la Vème République.

C’est pourquoi, si l’on souhaite pouvoir aujourd’hui réconcilier les mémoires (française et algérienne), il conviendrait préalablement de retrouver notre propre mémoire s’agissant des raisons réelles de l’engagement de nos compatriotes Harkis pour une solution française en Algérie.

Au nom du Devoir de mémoire inachevé qui est dû envers nos compatriotes, le choix de Gisèle Halimi pour une nouvelle panthéonisation serait donc tout à fait inopportun.

23/05/2021 - Toute reproduction interdite


Un manifestant crie des slogans tandis que d'autres portent des affiches, lors d'une manifestation de Harkis, le 15 novembre 1997
© Mousse/Reuters
De Fild Fildmedia