Dans « Le déclassement français » (Michel Lafon, 2022), les grands reporters spécialistes du Moyen-Orient Christian Chesnot et Georges Malbrunot nous plongent dans les coulisses de la politique étrangère française au travers d'un récit détaillé de ce qu'ils ont constaté au cours des cinq dernières années.

Entretien conduit par Alain Jourdan

Fild : Pourquoi avoir choisi le terme « déclassement » plutôt que « déclin » ?

Georges Malbrunot : Parce qu'un classement, on peut toujours le remonter et que rien n'est définitivement perdu. Il faut bien comprendre que ce déclassement est dû à l'affaiblissement économique de la France. Lorsque vous avez moins de moyens pour aider ou investir, vous pesez moins que d'autres pays voisins tels que l'Allemagne. Aujourd'hui, la diplomatie française est en recul. On l'a bien vu dans l'affaire des sous-marins australiens, au Mali et au Liban.

Fild : À partir de quel moment la voix de la France a-t-elle commencé à moins porter ?

Georges Malbrunot : À la fin du second mandat de Jacques Chirac, vers 2005-2006. Après le « non » français à l'intervention américaine de 2003 en Irak, Chirac était obsédé par l'idée de voir la communauté internationale se fracturer. Il a tout fait pour se réconcilier avec les États-Unis. Mais du même coup, il a fait perdre à la France sa singularité. Après lui, Nicolas Sarkozy puis François Hollande ont confirmé ce retour à un atlantisme assumé. Aujourd'hui, au Moyen-Orient et au Maghreb, la France n'est plus regardée de la même manière. Dans de nombreuses régions, si on apparaît comme une pâle copie des États-Unis, on ne présente aucun intérêt. Autrefois, notre indépendance nous permettait de jouer les médiateurs. Retrouver cette place impose de revenir aux sources du gaullisme.

Fild : Qu'est-ce qui a le plus écorné l'image de la France ?

Georges Malbrunot : L’absence de clarté et les zigzags de sa diplomatie. Avant 2011, la France a soutenu les dictateurs, y compris Mouammar Kadhafi et Bachar al-Assad. Au début des printemps arabes, elle s'est empressée de les lâcher. Pour faire oublier son compagnonnage avec des dirigeants contestés, elle s'est dit qu'il fallait changer radicalement de position. Mais finalement, cette volte-face et le soutien apporté à la vague des révolutions a créé de la confusion et accéléré son déclassement.

Fild : Vous expliquez qu'à son arrivée, Emmanuel Macron a voulu redorer le blason de la France dans la région, pourquoi n'y est-il pas parvenu ?

Georges Malbrunot : Dès son arrivée à l'Elysée en 2017, Emmanuel Macron a beaucoup mouillé sa chemise, aussi bien sur le dossier européen qu'avec l'Iran, l'Algérie ou encore le Liban. Il a fait preuve de volontarisme, mais les résultats ont été assez maigres. En général, il établit le bon diagnostic. Il comprend rapidement les dossiers internationaux complexes et a une vision stratégique et pragmatique. Mais sa méthode laisse parfois à désirer. On est plus dans l'illusion de l'action que dans l'action. Au Liban, Il a voulu bousculer l'échiquier et imposer un agenda. Il a échoué parce qu'il joue trop solo et pas assez collectif. Aujourd'hui, la France est une puissance moyenne qui ne peut agir qu’en concertation et en coopération avec d'autres pays.

« Emmanuel Macron agit dans la précipitation »

Fild : La politique étrangère d'Emmanuel Macron se résume-t-elle à des coups médiatiques ?

Georges Malbrunot : Lorsqu'il s'est rendu en Israël en janvier 2020, il a demandé à son ambassadeur ce qu'il pourrait faire pour marquer les esprits. Il lui a été répondu que son passage au mur des lamentations créerait l'événement, aucun président français ne s'y étant jamais rendu. Après, il a admonesté les forces de sécurité israéliennes qui l'accompagnaient aux abords de l’église Sainte-Anne. Tout le monde se souvient du coup de colère de Jacques Chirac lors de son déplacement à Jérusalem en 1996, il semblait spontané. Emmanuel Macron n'a dupé personne. Cette recherche du coup médiatique remonte à Nicolas Sarkozy. La politique extérieure est vue comme un simple levier qui permet d'améliorer sa position dans les sondages. Ce n'était pas le même chose du temps du Général de Gaulle, ni même de Jacques Chirac. À cette époque, il y avait une profondeur, une vision stratégique et une patience aussi. Emmanuel Macron agit dans la précipitation pour obtenir des résultats rapidement. Au Moyen-Orient en particulier, il faut du temps.

Fild : Qu'est-ce qui lui a manqué ?

Georges Malbrunot : Emmanuel Macron est cordial mais pas forcément chaleureux, et ses méthodes un peu brutales lui ont joué des tours. J'ai toujours été impressionné par sa capacité à comprendre les problèmes, mais il gagnerait à écouter davantage ses conseillers pour éviter de tomber dans les chausses trappes. Il se veut disruptif et parie sur son volontarisme et ses capacités de travail pour aboutir à un règlement des problèmes. Mais ça ne suffit pas lorsqu'il se retrouve face à de vieux briscards de la politique, comme en Algérie ou au Liban.

Fild : En septembre 2020, Emmanuel Macron vous a apostrophé en public. Comment avez-vous vécu ce coup de colère ?

Georges Malbrunot : Sur le coup, on est un peu déstabilisé. C'est le président de la République tout de même ! En plus, jusque-là, mes relations avec lui étaient plutôt bonnes. J'étais sûr de mon travail. Il n'y avait pas d'erreur dans ce que j'avais écrit. Je crois qu'il a voulu faire plaisir aux dirigeants libanais qui s'étaient plaints de mon article décrivant les mécanismes de la corruption qu'Emmanuel Macron a lui-même dénoncée. Visiblement, il a eu le sentiment que je gênais son action, et donc il a piqué un gros coup de sang. C'est un président qui est assez autoritaire, y compris dans ses relations avec la presse. Il a du mal à supporter la contestation. J'ai dit à son entourage que je n'étais pas le porte-parole de l'Élysée et que sa réaction était inacceptable.

24/01/2022 - Toute reproduction interdite


"Le déclassement français" par Christian Chesnot et Georges Malbrunot
© Michel Laffont
De Alain Jourdan