Mi-juillet, ce légionnaire parachutiste qui commande l’armée de Terre deviendra le chef d’état-major des armées. Il hérite de dossiers complexes, à commencer par la réorganisation de notre dispositif au Sahel. Sa priorité : accélérer la préparation des armées au retour des combats de haute intensité. Portrait.

Par Mériadec Raffray

 

Le dimanche 13 juin, dans l’émission « Le Grand Jury RTL LCI Le Figaro », le général François Lecointre, le chef d’état-major des armées (CEMA) confirme en direct son départ volontaire le 21 juillet prochain. Au terme d’un mandat de quatre ans intenses en crises politiques et militaires, le « marsouin » (surnom des militaires qui servent dans les troupes de marine) a choisi de s’effacer pour s’occuper de ses roses dans le Béarn, dit-il à ses proches, et visiter les prisonniers, a t-il révélé aux journalistes. Après un défilé du 14 juillet qui devrait avoir retrouvé son ampleur traditionnelle - 5 000 hommes, 220 véhicules et 24 aéronefs en ligne -, il transmettra le flambeau à un légionnaire parachutiste : le général Thierry Burkhard. Nommé patron de l’armée de Terre il y a deux ans seulement, cet opérationnel au caractère bien trempé hérite d'une feuille de route pleine de dossiers complexes : la mise en œuvre de la transformation de l’opération Barkhane au Sahel décidée début juin par le président de la République, la poursuite de la remontée en puissance des armées sur fond d’échéances électorales qui peuvent modifier les trajectoires budgétaires en hausse crantées jusqu’en 2025 ou encore les suites de l’affaire des tribunes des militaires.

Nombre des pairs du prochain CEMA spéculent déjà sur l’attitude qu’aura cet officier réputé loyal à ses chefs, ayant laissé une excellente réputation partout où il est passé, vis à vis des « fautifs ». Le Conseil supérieur militaire, une instance disciplinaire du Ministère des Armées, vient de convoquer 6 généraux en deuxième section ayant signé l’appel « au retour à l’honneur de nos gouvernants », la pétition qui a mis le feu aux poudres politiques et médiatiques début avril. Par fidélité à son prédécesseur, suivra-t-il sa volonté de faire des exemples ou, au contraire, se débrouillera-t-il, par souci d’apaisement et d’unité, pour enterrer cette procédure, comme l’y engagent certains publiquement ?

Chacun s’accorde à dire que le général Burkhard accède par son seul mérite aux plus hautes responsabilités. « Il n’est pas un intrigant, il s’impose par ses qualités professionnelles et humaines », confie l’un de ses amis dont la carrière vient de faire les frais de sa liberté de penser. A quelques jours de fêter ses 57 ans (le 30 juillet), ce Jurassien sorti de Saint-Cyr, promotion « Cadets de la France Libre », décroche le Graal au terme d’une carrière très complète marquée par les postes opérationnels. Après sa formation de chef de section d’infanterie, Thierry Burkhard intègre le prestigieux 2e régiment étranger de parachutistes (2e rep), à Calvi, l’un des creusets des élites militaires, où il prend notamment la tête des commandos-parachutistes. De 1992 à 1996, il participe à la première guerre du Golfe, est engagé en ex-Yougoslavie, au Tchad et au Gabon.

L’année où le président Jacques Chirac décide de professionnaliser les armées françaises, le jeune officier rejoint l’état-major des armées comme officier de quart au centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), dans cette « cuve » située hier dans le sous-sols du boulevard Saint-Germain, aujourd’hui dans ceux du Balargone, d’où les Armées pilotent toutes leurs opérations et surveillent en permanence les crises à la surface du globe. En 2015, promu général de brigade, il y revient comme chef de la conduite du CPCO, l’interlocuteur direct des chefs tactiques déployés sur les différents théâtres, puis comme patron de l’ensemble de 2017 à 2018. Dans cette tour de contrôle, il est le premier informé de ce qui se passe vraiment là où la France envoie de troupes et défend des intérêts, à commencer au Levant et au Sahel.

Entre temps, le parachutiste enchaîne les affectations : la Guyane, la Côte d’Ivoire comme assistant militaire du patron de la force Licorne, deux missions de communicant en Afghanistan au moment de l’affaire de l’embuscade d’Uzbeen. Et puis le commandant de la célèbre 13 demi-brigade de Légion étrangère (13e dble) à Djibouti. Un rythme fou pour le commun des mortels. Pas pour ce grand sportif qui, l’âge venant, est passé de la course à pied aux charmes du VTT. De 2010 à aujourd’hui, Thierry Burkhard occupe ensuite des fonctions qui le préparent aux plus hautes responsabilités. Jusqu’en 2013, il est le porte-parole et le conseiller communication du chef d’état-major des armées, l’amiral Édouard Guillaud. A ce titre, il est aux premières loges du lancement de l’opération Serval au Mali. L’erreur initiale, a-t-il dit récemment en public, est sans doute de ne pas avoir assez mis en garde sur les limites d’une intervention militaire sans volet politique. A l’issue, direction l’Elysée où il conseille le préfet Zabulon, coordonnateur national du renseignement.

Lorsqu’il prend la tête de l’armée de Terre, le général Burkhard dévoile son plan pour « durcir » le corps de bataille. Il explique : un « nouveau cycle de conflictualités s’est ouvert qui sera caractérisé par des affrontements très violents ». Prédisant le retour des conflits de « haute intensité » en raison des stratégies déployées par les nouveaux États puissances, le stratège s’est donné pour objectif d’accélérer le renouvellement du parc des blindés, recompléter les stocks en pièces de rechange et de munitions, multiplier les entraînements et les exercices des grands corps de bataille (les brigades et divisions, parents pauvres des « dividendes de la paix »). Demain, explique-t-il, l’adversaire ayant l’intention de s’en prendre aux intérêts français doit savoir que l’armée de Terre « réagira vite pour déployer des forces suffisamment nombreuses, aguerries, déterminées ». À qui pense-t-il ? Les uns répondent : à la Russie ; les autres : à la Turquie. Peu lui importe sans doute, pourvu que ses hommes réapprennent à évoluer en posture « d’inconfort opérationnel ». C’est-à-dire, sans bénéficier de la maîtrise du ciel comme aujourd’hui, en étant agressés dans le champs informationnel et cybernétique ou bien encore avec des liaisons et des systèmes de positionnement satellitaires coupés ou brouillés…

Mais pour ce fantassin, le point clé de tout engagement militaire est « la formation des chefs ». Alors que les techniques opérationnelles sont assimilées, soutient le général Burkhard, l’effort doit désormais porter « sur la maîtrise tactique » et surtout sur « l’état d’esprit ». Les chefs « doivent comprendre tout ce que recouvre la singularité militaire », à commencer par « le rapport au temps (…) : on ne gagne pas des guerres difficiles en comptant son temps ». Ceux qui ne le connaissent pas encore vont vite le découvrir. Ils héritent d’un chef qui s’applique à lui-même les préceptes qu’il professe ; il dort peu… très peu !

17/06/2021 - Toute reproduction interdite


Thierry Burkhard pose pour une photo lors d'une cérémonie de marquant le 81e anniversaire de l'appel à la résistance du général Charles de Gaulle au Mont Valérien, à Suresnes, le 18 juin 2021.
© Michel Euler/Pool via Reuters
De Meriadec Raffray