Négocier, c'est la seule façon de mettre un terme au conflit armé en Ukraine, estime le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, spécialiste de la Russie et vice-président du think tank de géostratégie Geopragma. En condamnant avec fermeté l'agression russe et l'invasion de l'Ukraine, le militaire met en garde contre une vision trop manichéenne qui pourrait conduire à une escalade, et une extension de la crise.

Entretien conduit par Francis Mateo

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Fild : Comment expliquez-vous la décision de Vladimir Poutine d'envahir l'Ukraine ?

Jean-Bernard Pinatel : Avant tout, je pense qu'il est important de condamner clairement cette agression. C'est une invasion injustifiable et condamnable, d'autant que cet acte de guerre a été perpétré sans ultimatum. Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut revenir aux accords de Minsk (plan de paix et de résolution des conflits avec les régions sécessionnistes de Donetsk et Lougansk, ndlr), qui n'ont pas été respectés par l'Ukraine, dont les dirigeants ont sans doute été influencés par les Américains. Du côté européen, nous n'avons rien fait pour obliger l'Ukraine à honorer ses engagements. Les Russes ont donc eu le sentiment d'avoir été « baladés » pendant sept ans, et Poutine a saisi l'occasion d'un contentieux militaire pour engager cette guerre et cette invasion. Je crois que nous avons été coupables de ne pas prendre en considération cette exaspération, ne pas avoir cru que Poutine pouvait franchir ce cap : passer de la menace à l'agression armée. Il faut bien évidemment le répéter : l'invasion de l'Ukraine et l'agression russe est inadmissible, et Poutine est coupable, mais il est absolument indispensable de comprendre les rapports de forces diplomatiques et les enjeux géostratégiques liés à cette histoire si l'on veut mettre fin au conflit. Et ne pas se laisser aveugler par une réaction émotionnelle qui peut être tout à fait compréhensible, mais contre-productive .

Fild : La réponse de la France vous semble-t-elle appropriée ?

Jean-Bernard Pinatel : Il faut bien sûr condamner l'agression comme cela a été fait très justement. Il faut aussi appuyer les mesures de rétorsions économiques, offrir une aide humanitaire et accueillir les réfugiés ukrainiens. Tout cela est approprié. En revanche, je pense que c'est une erreur de livrer des armes à l'Ukraine, car on devient de fait belligérant, c'est-à-dire que l'on rentre dans la guerre contre la Russie. Ce n'est donc plus une guerre russo-ukrainienne, mais un conflit qui engage désormais l'OTAN, dont nous faisons partie, et j'y vois un risque d'escalade guerrière dangereuse.

Fild : Mais quelle autre position aurait-on pu adopter ?

Jean-Bernard Pinatel : Il fallait que la France reste entre les deux parties, pour les inciter à s'assoir à une table de négociations et les aider à s'y maintenir. Se différencier ainsi de la stratégie des anglo-saxons, qui attisent la guerre sans s'y engager, et en exposant l'Europe. Car, je le répète, il y a un véritable risque d'engrenage, et il faut faire très attention : notre pays est en train d'entrer en guerre sans même avoir consulté le peuple français. Ce qui est terrible, c'est de constater le ton belliciste sur les réseaux sociaux, des vociférations de va-t-en-guerre qui sont non seulement inconséquentes, mais également contre-productives. Parce que ces gesticulations n'empêchent pas Poutine d'appliquer sa stratégie militaire en Ukraine, mais elles peuvent contribuer à envenimer la situation .

Fild : Les forces militaires russes semblent pourtant surprises par la résistance ukrainienne. Comment interprétez-vous cela ?

Jean-Bernard Pinatel : Je crois surtout qu'on ne perçoit pas quelles sont les véritables intentions et les objectifs militaires russes. En réalité, les troupes russes ne veulent pas forcément rentrer dans Kiev, mais faire diversion sur la capitale pour y concentrer un maximum de troupes ukrainiennes, et les empêcher ainsi renforcer le front de l'Est. N'oublions pas que l'opération russe était planifiée depuis longtemps ; ce n'est donc pas une invasion improvisée, mais au contraire mûrement calculée. N'oublions pas non plus que les Russes disposent de moyens militaires relativement limités, si l'on exclut le coût des forces nucléaires et les contingents importants de gardes-frontières pour contrôler les confins d'un territoire dix-sept fois plus grand que la France. On sait que les forces classiques aériennes et motorisées sont de l'ordre des 100 000 hommes, mais 30 000 seulement d'entre eux sont équipés des matériels les plus modernes. Poutine sait donc qu'il aurait beaucoup de mal à occuper l'Ukraine, malgré le déséquilibre des forces en présence : sa stratégie, c'est donc prendre possession d'une zone-tampon à l'est du pays, peut-être de l'étendre vers le sud jusqu'à Marioupol pour rejoindre la Crimée, dans des zones russophones et russophiles où les populations lui sont déjà plutôt favorables. Les revendications russes exprimées lors des premières réunions de conciliation avec des émissaires ukrainiens le confirment d'ailleurs. C'est pourquoi il faut aller le plus vite possible à une table de négociation, parce qu'il y a des risques majeurs d'escalade et de guerre beaucoup plus large en Europe. Ce qui ne veut pas dire bien évidemment qu'il faudra accepter les conditions de l'occupant russe .

Fild : Quels peuvent être les effets des sanctions économiques ?

Jean-Bernard Pinatel : Ces mesures de rétorsion économique sont justifiées et peuvent être efficaces, parce que la Russie n'est pas la dictature que l'on décrit souvent de manière trop simpliste ; le rôle de l'opinion publique y est important, et il faut bien avoir conscience que le peuple russe a envie de vivre en paix. De ce point de vue, les Russes sont assez en phase avec les Européens : ils commencent à connaître les bienfaits de la société de consommation et ils veulent en profiter. Par conséquent, si des sanctions économiques dures sont appliquées, Poutine risque d 'être confronté à une opposition interne plus forte, comme en témoignent déjà les manifestations contre la guerre à Moscou et Saint-Pétersbourg. Ne nous laissons donc aveugler par une fausse vision manichéenne, et prenons en compte toutes ces réalités pour trouver une issue diplomatique à cette guerre.

01/03/2022 - Toute reproduction interdite


Les nouveaux membres des Forces de défense territoriale ukrainiennes s'entraînent avec les armes qu'ils viennent de recevoir à Kiev, le 28 février 2022.
©Gleb Garanich/Reuters
De Francis Mateo