En début d’année, en réaction au sort réservé à l’opposant russe Alexeï Navalny et à la répression des manifestations de ses partisans, la France avait demandé à l’Allemagne d’abandonner le projet de gazoduc Nord Stream 2 avec la Russie. Berlin n’a pas tenu compte de l’avis français. La construction du gazoduc a été achevée en septembre, et son remplissage a débuté le 4 octobre. La France a commis l’erreur de s’opposer à ce projet pour des raisons morales et à cause des pressions américaines. Le réalisme aurait pourtant dû pousser Paris à le soutenir pour ses seuls intérêts géostratégiques…

L’édito international de Roland Lombardi

 

Le Nord Stream est un gazoduc reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique, issu d’un projet initié à la fin des années 1990. Démarré à la fin de 2005, les travaux de Nord Stream 1 se sont achevés en 2011, avec une mise en service l’année suivante.

La construction du Nord Stream 2, destinée à doubler la capacité de transport de gaz en contournant l'Ukraine - jusque-là un pays traditionnel de transit en conflit avec Moscou depuis 2014 - a débuté en avril 2018 pour se terminer ces dernières semaines. Le projet avait été interrompu en décembre 2019 à cause de l’opposition et des sanctions de Washington. Le dossier a divisé les Européens. La Pologne et le Danemark s’y sont opposés, mais aussi La France, sous couvert d’ingérence et de morale avec l’affaire Navalny. Paris souhaitait même que de nouvelles sanctions soient imposées à Moscou au début de l’année 2021 ! Alors que ce projet peut présenter de nouvelles opportunités pour la France et qu’il ne gêne en rien ses propres intérêts géostratégiques – bien au contraire ! –, le gouvernement Macron était vent debout contre le gazoduc russe par simple suivisme atlantiste et soumission aux pressions américaines. Encore une fois !

Car le sujet est éminemment géopolitique. Les États-Unis se sont opposés – notamment par des sanctions – au Nord Stream pour la bonne et simple raison qu’ils veulent exporter et vendre en Europe leur gaz de schiste. Au passage, on comprend mieux l’intérêt américain dans l’affaire ukrainienne et la volonté de Washington – avant Trump, qui lui voulait normaliser ses relations avec Poutine pour contrer la Chine, à ses yeux, le seul véritable danger pour les États-Unis – d’envenimer la situation en Ukraine, l’ancien pays de transit du gaz russe, tout en poussant les Européens à la rupture avec Moscou…

Ne l’oublions pas, c’est une constante stratégique depuis des lustres : un rapprochement, voire une alliance entre l’Europe et la Russie est l’un des principaux cauchemars géopolitiques pour l’hégémonie des Anglo-saxons et des Américains !

Quoi qu’il en soit, bien que son pays soit intimement lié - historiquement et économiquement - aux États-Unis, Angela Merkel a profité de l’appui des sociaux-démocrates pour faire preuve d’indépendance et d’un certain courage, à la différence des dirigeants français. La chancelière a tenu bon et a permis l’aboutissement du projet à son terme. Elle a tout bonnement fait passer la nécessité de l’Allemagne d’assurer sa propre sécurité énergétique avant les intérêts étasuniens, alors même que les Allemands auront besoin de plus en plus de gaz pour compenser l’abandon du nucléaire et la sortie progressive du charbon.

En attendant, selon ses détracteurs, Nord Stream 2 va accroître la dépendance européenne à l'égard du gaz russe, qui représente déjà 35 à 40 % des livraisons vers l’Europe.

L’aveuglement volontaire français

N’étant pas un pays producteur, la France doit importer la grande majorité du gaz naturel consommé par ses habitants. Elle se doit donc de favoriser la diversité des approvisionnements afin d’éviter les risques de pénuries. C’est pourquoi Paris se fournit chez plusieurs pays producteurs : la Norvège (40,6 % de l’approvisionnement français), la Russie (16,8% du gaz naturel consommé en France), les Pays-Bas (8,4 %), différents pays de l’Union Européenne (3,8 % du gaz naturel), et enfin l'Algérie (9,5% des importations françaises), le Nigéria (9,3%), les États-Unis (5,7%) et le Qatar (4,2%).

Comme je l’ai dernièrement écrit : « La Méditerranée demeure pour la France sa priorité stratégique. C’est pourquoi elle doit accélérer et renforcer ses partenariats voire ses alliances bilatérales, au-delà de toutes considérations commerciales, morales ou idéologiques – droits-de-l’hommisme –, avec tous les pays de la région qui nous aideront à trouver des solutions à la crise migratoire et qui sont sincèrement engagés contre l’islam politique et le djihadisme. Comme elle doit se rapprocher enfin de Moscou, qui est sur cette même ligne stratégique en Méditerranée et au Moyen-Orient. Cela nous éviterait notamment notre éviction programmée de l’Afrique par les Russes après nos refus successifs de la main tendue de Poutine et nos sanctions votées contre son pays … pour faire plaisir aux Américains ! »

« Les sentiments n’ont pas leur place dans les relations internationales. Comme dans le commerce, d’ailleurs. Combien de fois faudra-t-il répéter que les États sont des monstres froids et qu’ils n’ont pas d’amis, mais uniquement des intérêts ! » Et la Russie n’est en rien un danger ou une menace pour la France, ni pour l’Europe. Il faudrait que nos amis polonais et baltes le comprennent enfin. Les grands défis du présent et de l’avenir se trouvent au Sud pour les Européens, comme le prouvent le terrorisme islamiste et la grave crise migratoire qui touchent tout le continent.

Au travers de l’actualité, avec le « coup dans le dos » de la part de nos « alliés » américains et anglo-saxons dans l’affaire des sous-marins australiens, les tensions diplomatiques actuelles et récurrentes avec l’Algérie et le double-jeu de « nos chers amis » du Qatar - qui financent les Frères musulmans et soutiennent la Turquie d’Erdogan -, il serait temps de revoir nos relations avec certains pays qui jouent finalement trop souvent contre nous. Ceci afin de nous tourner vers d’autres sources d’approvisionnement et des États dont nous partageons les mêmes intérêts stratégiques et sécuritaires, au Moyen-Orient ou en Afrique. La Russie fait partie de ceux-là, comme le rappelait justement Jean-Pierre Chevènement pour s’affranchir de nos dépendances commerciales et énergétiques, notamment envers les pays du Golfe, qui paralysent et annihilent toute politique française cohérente et sérieuse en Méditerranée. La Russie est l’un des pays producteurs de gaz et de pétrole les plus importants au monde.

Pour la France, Nord Stream 2 – d'une capacité de 55 milliards de mètres cubes de gaz – aurait pu être une opportunité et non un sujet supplémentaire de brouille avec Moscou, au moment où les prix du gaz en Europe atteignent actuellement des records face à des stocks au plus bas avant l'hiver. D’autant plus que ses infrastructures sont financées pour moitié par le géant russe Gazprom et pour moitié par des groupes européens, dont Engie. Le groupe énergétique français, dont l’État est actionnaire, a investi près d’un milliard d’euros dans le projet, soit autant que les allemands Uniper et Wintershall, l’anglo-néerlandais Shell et l’autrichien OMV. Dans quelques années, le gazoduc pourrait de plus approvisionner l’Europe en « hydrogène propre », puisque les Russes ont d’importants projets de production de ce gaz à partir de leur méthane.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Des ouvriers sont vus sur le site de construction du gazoduc Nord Stream 2, près de la ville de Kingisepp, dans la région de Leningrad, le 5 juin 2019.
© Anton Vaganov/Reuters
De Roland Lombardi