Comment le mouvement woke s'est-il accaparé la French Theory ? Et surtout : comment les tenants de la cancel culture ont-ils dénaturé un courant de pensée aujourd'hui réduit à « un catéchisme puritain » ? Les libertaires Foucault, Derrida et Deleuze doivent s'en retourner dans leurs tombes ! D'autant que ce dévoiement intellectuel a des effets politiques, sociaux et culturels particulièrement néfastes. Explications du professeur de littérature française Emmanuelle Hénin, coorganisatrice du colloque « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », qui s'est tenu les 7 et 8 janvier derniers au Collège de philosophie de la Sorbonne.

Entretien conduit par Marie Corcelle

 

Fild : Quelles sont les origines de la déconstruction ?

Emmanuelle Hénin :
La déconstruction est un terme philosophique popularisé par Derrida pour traduire Heidegger. Mais on peut remonter jusqu'au XIXème siècle avec Nietzsche et Schopenhauer, qui ont mené un travail critique sur les concepts. C’est la philosophie « à coups de marteau » de Nietzsche visant à détruire, depuis Platon, les idoles des grands concepts métaphysiques : le vrai, le beau, le bien,... Car ces idées nous empêcheraient de vivre. Mais le grand âge de la déconstruction correspond à ce qu’Alain Renaut a appelé « La pensée 68 », qui regroupe des philosophes comme Foucault, Deleuze ou Lyotard. La France a exporté cette pensée de la déconstruction aux États-Unis où elle sera rebaptisée French Theory, avant de revenir en France par un effet boomerang.

Fild : Quelles sont les thèses principales de la French Theory ?

Emmanuelle Hénin : La posture de la déconstruction repose sur plusieurs principes. Il y a tout d’abord un scepticisme radical quant à la possibilité de trouver une vérité : il n’y a pas de vérité, tout est relatif et subjectif. Ensuite, on trouve une adhésion à un « constructivisme » culturel complet ; autrement dit : tout est construit. Mais il y a surtout cette idée que la réalité et la société tout entière sont constituées de systèmes de pouvoir et d’oppression. Ces principes vont permettre, dès les années 1968, d’accuser la civilisation occidentale d’exercer de manière dissimulée, sous couvert d’émancipation, une oppression sournoise mais bien réelle. La décolonisation n’aurait pas eu lieu, en réalité ; d’où l’urgence de « décoloniser » les sciences, la culture, les sociétés occidentales. À l’heure actuelle, la déconstruction est devenue une impasse intellectuelle, après avoir permis au siècle dernier de renouveler les approches en sciences humaines et sociales. Je ne pense pas que Foucault et Derrida approuveraient d’être cités à tour de bras pour défendre telle minorité, interdire tel ouvrage ou tel colloque, déboulonner telle statue. Ces penseurs étaient avant tout libertaires, et doivent se retourner dans leur tombe, car ils sont utilisés pour interdire à une poétesse blanche de traduire une poétesse noire, à un blanc de venir à une réunion de noirs, ou pour censurer des textes d’Aimé Césaire sous prétexte que le poète revendique le mot « nègre », même si c’est pour lui donner un sens positif… Je ne crois pas qu’ils auraient été ravis de servir de caution à la cancel culture.

« Une version appauvrie et caricaturale de la French Theory »

Fild : Comment cette pensée a-t-elle été accaparée et déformée par les woke ?

Emmanuelle Hénin :
Ils ont repris le concept central de domination, l’idée que le pouvoir est partout, que toute réalité se réduit à des rapports d’oppression et de domination d’autant plus pernicieuse qu’elle serait cachée. Les femmes sont opprimées par les hommes, les racisés par les blancs, le Nord par le Sud… il y a toujours plus de patriarcat, d’exploitation, d’aliénation... Le deuxième grand thème est le scepticisme universel : il n’y a pas de vérité, tout est fluide, jusqu’à la fluidité de genre, puisque l’on peut être garçon un jour et fille le lendemain. Tout cela vient du doute radical et de la « post-vérité » qui fondent la pensée de Derrida ou Deleuze, entre autres philosophes. Toutefois, le wokisme est une version appauvrie et caricaturale de cette pensée. Une version paradoxale aussi, puisqu'elle affirme qu’il n’y a pas de vérité, tout en brandissant le dogme intangible de l’oppression ! C'est une pensée flottante qui prône à la fois la fluidité totale du « genre » et le fixisme de la « race » (ce mot sans réalité biologique et que l’on croyait définitivement discrédité par le nazisme). La journaliste turque Claire Koç a ainsi été interloquée de s’entendre traiter de « non-blanche », et dénonce sans relâche cette assignation identitaire.

Fild : Quelle place occupe aujourd’hui cette vision « woke » de la déconstruction ?

Emmanuelle Hénin : Depuis les années 90, les concepts liés à la déconstruction se sont « réifiés », figés, et la pensée critique, qui consistait à tout interroger, a accouché de « théories critiques » (de la race, du genre) tout à fait dogmatiques. Ce catéchisme fonctionne comme une religion, largement inspirée du puritanisme anglo-saxon : il faut distinguer le pur et l’impur et ostraciser les impurs qui n’en ont jamais fini d’expier leur tache originelle, celle d’appartenir au peuple des dominants. Cette doctrine repose sur quelques termes pseudo-savants (hétéro-patriarcat, phallogocentrisme, privilège blanc, et tous les composés de « phobie »), indéfiniment ressassés sans avoir de définition claire ni d’assise théorique réelle. Non seulement ces théories utilisent des raisonnements biaisés et des sophismes - n’hésitant pas à effacer les faits qui les dérangent (par exemple le fait que l’Occident n’est pas le seul colonisateur ou l’existence d’un racisme anti-blanc) - mais une partie de ces « chercheurs » condamnent la rationalité et l’objectivité du savoir, comme autant d’attitudes patriarcales et colonialistes qui seraient coupables « d’épistémicide » (élimination de sciences et de cultures, ndlr) pour avoir détruit les savoirs traditionnels. Or, la science consiste à se détacher de certaines productions culturelles, d’où qu’elles viennent, pour élaborer un savoir universellement partageable. Dès lors, ces théories sont dangereuses pour l’université, parce qu’elles contestent les fondements et de la démarche scientifique : l’objectivité et l’universalisme.

« Tous les grands hommes sont convoqués au tribunal du wokisme »

Fild : Et quelle est l'influence de ce mouvement dans le champ politique et social ?

Emmanuelle Hénin : Depuis une vingtaine d’années en Amérique, et plus récemment en Europe, ces théories prétendent trouver une application concrète dans la société. En réalité, elles n’agissent que sur un plan symbolique : il est plus facile d’imposer l’écriture inclusive, qui défie toute logique linguistique et repose sur une pensée magique, ou de détruire une statue, que de promouvoir réellement l’égalité entre les hommes et les femmes, l’égalité des chances grâce à une meilleure instruction pour tous et un meilleur niveau de vie, comme l’ont fait les avancées sociales de la seconde moitié du vingtième siècle. Ces théories, nées sur les campus américains ultra-privilégiés où la scolarité coûte des dizaines de milliers de dollars, prétendent traquer l’oppression dans toutes les représentations, les images, les textes, et dans le ressenti des personnes. C’est là qu’elles deviennent complètement contreproductives, car elles n’agissent pas sur le réel. Le sort des personnes de couleur, des femmes et des minorités sexuelles n’a rien gagné avec ces mouvements woke, au contraire. Ces revendications délirantes divisent la société, puisqu’elles enferment chaque individu dans des communautés, fondées sur des identités de plus en plus fractionnées, au lieu de produire du commun. À la question des marxistes, « dis-moi d’où tu parles » (bourgeoise, prolétariat...) a succédé la question « dis-moi qui tu es ». Les professeurs américains se présentent désormais devant leurs étudiants comme « blanc, homme, cis-genre, homosexuel » ou « noire, femme, transgenre », comme si ce critère changeait quelque chose à la matière qu’ils enseignent. De fait, votre origine conditionne de plus en plus les sujets que vous pouvez légitimement traiter, le savoir étant sujet à un nouveau conditionnement identitaire.

Fild : Comment expliquez-vous l’engouement que cette pensée revisitée suscite chez de nombreux chercheurs ?

Emmanuelle Hénin :
L’engouement des intellectuels est lié d’abord à l’effondrement du marxisme : ces théories fournissent à la gauche radicale une idéologie de substitution. Les chercheurs, en France, sont majoritairement de gauche. On retrouve en effet la matrice marxiste de la domination chez les woke, où le critère de la classe est remplacé par ceux de « race », de « genre » et d’orientation sexuelle. D’où l’indifférence aux « petits blancs » des classes défavorisées et leur résistance qualifiée de « populiste » dans les démocraties occidentales. C’est d’abord une mode intellectuelle, même si elle produit des effets sociaux et politiques considérables.
D’autre part, le wokisme permet d’envisager tous les sujets à travers un nouveau prisme. Aujourd’hui, avec la possibilité d’avoir accès instantanément aux travaux de milliers de chercheurs dans le monde, il est devenu plus difficile de trouver de nouveaux angles d’approche en matière de recherche. Ces théories arrivent à point nommé, en permettant de passer à la moulinette à peu près toute réalité, passée et présente. Des bourses sont accordées sur des motifs purement idéologiques à des thèses très médiocres, menaçant le niveau de la recherche et de l’enseignement…. Prenez Colbert, on ne le voit plus que comme l’auteur du « Code noir », et on oublie ce qu’il a fait pour la centralisation du pays, le développement du commerce et de l’industrie, le rayonnement des arts. Napoléon, Champollion, tous les grands hommes sont convoqués au tribunal du wokisme, dans un procès uniquement à charge. Il faut dénoncer cette partialité idéologique, incompatible avec l’exigence d’excellence scientifique de l’université.

10/01/2022 - Toute reproduction interdite


Une statue de Voltaire couverte d'une peinture rouge à Paris, le 22 juin 2020.
© Gonzalo Fuentes/Reuters
De Fild Fildmedia