L’affaire Michel Zecler a relancé le débat sur les violences policières. Alors que la police est fréquemment accusée d’abuser de son autorité, Frédéric Lauze, Directeur départemental de la sécurité publique du Val d’Oise et auteur du livre Le Testament d’Alexandrie (Éditions Fauves, 2020) , a mis en place des formations relatives à la déontologie pour les policiers. Il répond aux questions de FILD sur ce sujet sensible.

                                                          Entretien conduit par Marie Corcelle

Fild : Pourquoi avoir choisi de mettre en place une formation relative à la déontologie au sein de la direction de la sécurité publique du Val-d’Oise ?

Frédéric Lauze :
Lorsque je suis arrivé à mon poste, je me suis aperçu que nous étions dans un département très difficile, avec des violences urbaines récurrentes et croissantes contre les dépositaires de l’autorité publique et une multiplication des outrages et rébellions. Si la quasi-totalité des interventions se déroulent sans aucun problème, une petite partie d’entre elles sont litigieuses et donnent lieu à des plaintes contre des policiers. Certains policiers étaient parfois déçus du traitement qui leur était réservé sur les procédures dont ils étaient victimes. L’autre raison, c’est que j’ai toujours pensé que la déontologie est un sujet qu’il faut aborder en formation continue, tout au long de la carrière. Il faut en parler régulièrement, notamment dans un service sensible comme la police et la sécurité publique. Nous avons besoin de réfléchir à nos repères, à l’éthique, au sens de notre mission, à notre relation avec la population. N’ayons pas peur de la déontologie, ne soyons pas crispés, on peut en parler de façon normale et dépassionnée.
Nous ne pouvons-nous contenter que de stages dans le cadre de la formation continue au niveau national, ou de la formation initiale qu’on a reçue il y a 5, 10 ou 20 ans. Il faut régulièrement évoquer ces questions d’éthique, tout comme on évoque les questions de procédure pénale, les techniques de défense et d’intervention. Pour garder notre légitimité, nous devons être clairs avec nous-mêmes, d’où cette formation départementale en déontologie.

Fild : En quoi consiste-t-elle concrètement ?

Frédéric Lauze :
C’est un travail équilibré, avec un programme de formation en deux parties.
Dans un premier temps, on explique aux policiers comment agir lorsqu’ils sont victimes d’outrages, de rébellions ou de violences. Autrement dit, comment mieux consolider juridiquement ces procédures en cas de violence volontaire envers les dépositaires de l’autorité publique. On leur fait part de la jurisprudence, de l’évolution de la procédure pénale et de la pratique des parquets, on fait état des affaires où il y a eu ou non condamnation.
Dans la seconde partie, on évoque clairement l’éthique et le Code de déontologie qui mentionne toutes les règles qui doivent être observées par les forces de sécurité et qui rappellent que les policiers doivent être exemplaires. Nous ne l’étudions pas uniquement à travers le Code de déontologie qui serait un manuel de discipline, mais nous avons une réflexion plus large. Quelles sont les valeurs ? Quel est le sens de la mission ? Pourquoi ne devons-nous jamais oublier notre mission première : servir le public. En réalité, cela s’inscrit dans le cadre et les objectifs de la sécurité de la police du quotidien, et dans les principes de Sir Robert Peel, de 1829, pour la police londonienne. C’est un texte profondément démocratique, qui date de 200 ans, mais qui n’a pas pris une ride. Il mentionne que la police a besoin de la population et qu’elle la sert. Bien sûr elle sert la loi, la justice et l’État, mais avant tout les citoyens. Ainsi, à travers la création de cette formation départementale, j’ai voulu rappeler que nous sommes au service de la population, et que nous avons besoin de cette relation de confiance avec elle, car elle est la source de notre légitimité. Elle passe par un comportement exemplaire, le discernement, et savoir comment répondre aux demandes de sécurité locales de la population.
Non seulement nous reprenons le Code de déontologie, mais nous mentionnons également des affaires où il y a eu des dérapages de la part de policiers. C’est très rare, mais cela peut consister en des dérapages tels que la violence ou des propos racistes, ce qui est inadmissible.


Fild : En temps normal, dans le cadre de leur formation, les policiers sont-ils formés à cette déontologie ?


Frédéric Lauze :
Il y a des formations initiales dans les trois écoles de polices en France.

Il y a également des formations continues mais à l’échelle nationale. J’estime que ce n’est pas forcément suffisant car nous sommes nombreux, et il n’est pas toujours évident de se déplacer à l’autre bout de la France.
Nous avons également une marge d’autonomie départementale qui nous permet de créer des enseignements au niveau local, dans un centre départemental de formation. J’ai estimé que c’était nécessaire dans un département comme le Val d’Oise. Nous avons aussi monté une formation sur les violences faites aux femmes, un groupe de travail sur la lutte contre la délinquance. La participation des policiers de tous grades, dans ces groupes de travail, donne du sens à leur mission et permet de bénéficier de l’expérience du plus grand nombre.

Fild : Estimez-vous que les Français ont encore confiance dans la police nationale ?

Frédéric Lauze :
Dans l’ensemble, les gens ont confiance en nous. Il y a de plus en plus de jeunes qui viennent aux concours de police, de tous horizons et de tous milieux culturels. On en a d’ailleurs beaucoup qui viennent de quartiers populaires ou qui sont issus de l’immigration. Je pense que s’il y avait un vrai sujet, ils ne viendraient pas. En plus, ils trouvent un métier avec du sens : protéger, servir, sécuriser.
Cette relation avec la population peut parfois s’altérer ponctuellement à cause du maintien de l’ordre dans des moments difficiles, comme on l’a vu avec les Gilets jaunes, ou à cause de tensions dans les cités. Il faut être vigilant. Nous avons deux types de tensions qui peuvent survenir : celles à l’occasion des manifestations non-déclarées, où le maintien de l’ordre est pollué par des individus violents, et celles dans les quartiers sensibles. Mais comme je le répète souvent, nous n’avons pas de problèmes avec les jeunes des cités, mais avec des jeunes des cités. Entre les deux, il n’y a qu’une lettre, mais c’est un état d’esprit et une perception de la réalité complètement différentes.
La plupart du temps, la violence systémique est contre la police, et non l’inverse. Mais on n’en parle pas, ou mal. Sans compter que les atteintes anti-institutionnelles ne visent pas que la police, ce qui voudrait dire qu’il y aurait un problème avec elle. Elles visent aussi les pompiers, qui pourtant n’ont pas de pouvoir répressif. Le problème, fondamentalement, c’est la violence diffuse qui existe dans la société. De même, les rares cas de violence de policiers sont inacceptables, car ils sont dépositaires de l’autorité publique. On leur confie le monopole de la force légitime, à ne pas confondre avec la violence illégitime : le policer a le droit d’user de la force quand une personne est récalcitrante, ou qu’elle a affaire à un voyou, un terroriste, ou à une personne qui ne veut pas respecter la loi. Cela se fait par des principes qui sont la nécessité et la proportionnalité.

Fild : Pensez-vous que cette formation départementale permettrait de renouer le dialogue avec ceux qui n’ont plus confiance en la police si elle se généralisait davantage ?

Frédéric Lauze : Oui. Je le pense. Je ne veux pas m’ériger en modèle, mais je pense qu’il faut faire des formations locales sur la déontologie, tout au long de la carrière, et les territorialiser. Et pourquoi pas les ouvrir en faisant venir un magistrat ou une association de quartier.
Pour l’instant, nous avons fait 12 séances de formation à l’issue desquelles ont été formés environ 130 policiers de toutes unités.

08/11/2020 - Toute reproduction interdite


Un policier montre comment arrêter un suspect lors de la journée de la sécurité nationale à Nice, France, le 16 octobre 2019.
Eric Gaillard/Reuters
De Fild Fildmedia