Quelles justifications légales ? Quels effets militaires ? Quels gains politiques ? Les frappes occidentales en Syrie (13-14 avril) soulèvent davantage de questions qu’elles ne résolvent de problèmes. En s’associant aux Etats-Unis pour administrer ce coup de menton, la France a pris un sérieux risque : celui d’aggraver les tensions dans la zone ; de passer pour l’affidée inconditionnelle de l’Amérique ; de mettre à nu ses faiblesses capacitaires et opérationnelles – aurait-elle pu agir sans la contribution militaire américaine ? ; d’offrir sur un plateau un précédent juridico-politique à la Russie, à l’Iran et la Turquie.

Passons rapidement sur la fragilité du cadre juridique des frappes. Après tout, la puissance d’un Etat continue à se mesurer à l’aune de sa capacité à employer la force pour faire valoir ses intérêts quand il l’a décidé ; l’intervention militaire russe en Syrie l’illustre parfaitement. Dans cette terrible guerre civile (350 000 morts), du chlore a été utilisé - et ce, par tous les belligérants. En revanche, les services spécialisés n’ont « pas grand chose » pour étayer les allégations d’emploi de Sarin, ce chimique de guerre dont on peut pourtant détecter la présence (voir déterminer la signature du fabricant) dans des tissus humains jusqu’à près d’un mois après le décès de la victime. A fortiori, il est impossible de prouver la responsabilité Bachar Al Assad. C’est forte de son « haut degré de confiance » dans cette double hypothèse que la France est passée à l’acte. Soit.

Officiellement, Paris a atteint ses objectifs militaires. Ses frappes auraient détruit « l’essentiel » du reliquat clandestin de l’arsenal chimique de Bachar « dont nos services avaient connaissance ». Les missiles ont bien percuté des installations de stockage et de production identifiées et suivies de longue date près de Homs. Or, il est très probable qu’elles étaient inactives ou vides. Le raid avait été annoncé une semaine à l’avance, Poutine prévenu qu’aucune installation vitale pour le régime de Bachar et ses alliés ne serait ciblée. Confiant, le maître du Kremlin avait ordonné à ses généraux d’éteindre les radars de tir de ses missiles sol-air S 400 protégeant ses unités dans le pays. Au passage, on ne pourrait pas l’accuser d’être à l’origine d’un regrettable « incident » aux conséquences irrémédiables. Il se serait même réjoui, dit-on, que les Occidentaux aient administré à sa place un avertissement sans frais à Bachar, qui aurait sciemment joué avec la ligne rouge du chimique afin de bien signifier son indépendance à son puissance parrain.

L’opération « Hamilton » aura-t-elle atteint ses visées politiques ? Pour Washington et Paris, il fallait crédibiliser la déclaration sur la ligne rouge en matière d’armes chimiques. Grâce à la convention de 1993 qui prohibe leur fabrication et leur stockage, ratifiée par 192 Etats, dont la Syrie en 2013 sous la pression américano-russe, « on était en passe d’éradiquer ces saloperies », justifient les experts. Seul l’avenir dira si les frappes ont porté leurs fruits dans ce domaine. Pour le reste, elles ont été inutiles. Paris n’influera pas sur le sort de la guerre. Elle est en passe de se solder par une victoire de Bachar et de ses alliés. Ni sur l’avenir de la paix. Parrains du processus d’Astana, les Russes, les Turcs et les Iraniens n’ont pas invité Macron à les rejoindre. Reste à espérer que l’Elysée en tire quelques contreparties auprès de son ami Trump. Les dossiers sur la table ne manquent pas, en commençant par l’Iran.

22/05/2018 - Toute reproduction interdite.


Un pompier syrien est vu à l'intérieur du Centre de recherche scientifique détruit à Damas, en Syrie 14 avril 2018
De Meriadec Raffray