Jeudi dernier, l’armée américaine a frappé des positions iraniennes en Syrie. C’est la première opération militaire de la nouvelle administration Biden. Elle survient une semaine après l'attaque par des milices pro-iraniennes d’une base aérienne irakienne près de l'ambassade américaine à Bagdad. Le Pentagone évoque une « réponse proportionnée et essentiellement défensive ». Les observateurs oublient toutefois de souligner que cette action est le résultat d’une première et grave erreur d’appréciation de la région par la nouvelle équipe à Washington…

         L'édito de Roland Lombardi

Même s’ils ne l’ont jamais crié sur les toits, les mollahs de Téhéran ont été secrètement ravis de la victoire du candidat démocrate en novembre dernier. Car, il faut le rappeler, la stratégie Trump/Pompeo de pressions maximales et de guerre économique sans complexe -mais toujours sans conflit ouvert ! - était sur le point de porter ses fruits face à l’Iran. Si Trump avait été réélu, au vu de la situation interne catastrophique d’un Iran au bord de l'asphyxie, ses dirigeants auraient été forcés de revenir à la table des négociations en position de grande faiblesse dans le courant de cette année.

Avec ses déclarations vertueuses et apaisantes à propos de l’Iran et sa volonté affichée d’un retour des États-Unis dans l'accord sur le nucléaire de 2015, Joe Biden voulait incarner une franche rupture avec le sulfureux président sortant. Or, que cela nous plaise ou non, la posture de Donald Trump au Moyen-Orient avait apporté un certain nombre de succès. Par ailleurs - et ce fut la première erreur de la nouvelle administration - les communicants de Joe Biden ont négligé le fait qu’en relations internationales, dans cette région plus qu’ailleurs, ce sont les rapports de force qui prévalent et non les belles paroles ou les bonnes intentions. Cornaqué par le réaliste et fin connaisseur des arcanes moyen-orientales Mike Pompeo, l’ancien businessman de New York, lui, l’avait très bien compris !

Ainsi, en décidant de lever un certain nombre de sanctions visant l’Iran et par leur attitude conciliante envers Téhéran, Biden et son administration ont très vite été taxés de mollesse et de faiblesse par les alliés israéliens, saoudiens et émiratis mais aussi par les Républicains, avec à leur tête, l’ancien Secrétaire d’État Pompeo. A juste titre, puisque les responsables iraniens, maîtres dans l’art de la négociation, se sont dès lors sentis revigorés. Pour eux, ce n’était qu’un répit voire un second souffle donné gracieusement par le nouveau locataire de la Maison-Blanche afin de faire remonter les enchères. Pour preuve, les déclarations arrogantes de Téhéran depuis janvier, comme celles du guide suprême Ali Khamenei, exigeant avec un certain aplomb la levée de toutes les sanctions américaines avant toute reprise du dialogue, qui devrait se faire sous l'égide de l’UE. Le 4 janvier, les mollahs ont annoncé qu'ils avaient décidé de reprendre l'enrichissement de l'uranium au niveau de 20%, proche de la pureté requise pour les armes nucléaires. Le même jour, la marine iranienne a saisi dans le détroit d'Ormuz un chimiquier battant pavillon sud-coréen. Puis ce furent les provocations des milices pro-iraniennes en Irak contre les intérêts étasuniens avec la dernière attaque menée sur la base aérienne irakienne de Balad, près de l'ambassade américaine à Bagdad. Bref, nous avons assisté au premier écueil du fameux style Biden basé sur la « sagesse » et le « dialogue ». Tiraillé entre les derniers réalistes encore présents au Pentagone et ses conseillers/idéologues qui critiquent ouvertement leurs alliés autocrates du Golfe mais prônent la discussion avec les islamistes de Téhéran, le nouveau président américain se devait de réagir en lançant un message fort. C’est ainsi que fut décidée une frappe - certes « proportionnée et essentiellement défensive » - sur les groupes pro-iraniens dans le nord-est de la Syrie.

N'oublions jamais que depuis un siècle, les présidents américains démocrates ont toujours été majoritairement plus interventionnistes que les présidents républicains…

En attendant, l’expérimenté Joe Biden vient d’être rattrapé par la dure réalité de la région. Il vient peut-être également de se rappeler que les dirigeants iraniens ne comprennent que le langage de la force. Si, comme il l’a promis durant sa campagne électorale et depuis son investiture, il souhaite « réactiver » l’accord de Vienne de 2015, tout en étant vigilant sur le programme balistique iranien et en freinant le déploiement trop important des forces iraniennes dans la région, Biden devra négocier en position de force. Et donc, revenir à une certaine dose de réalisme et pourquoi pas, de « méthode Trump »…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Joe Biden prononce un discours à l'issue d'une conférence vidéo sur la politique étrangère à Wilmington le 28 décembre 2020
Jonathan Ernst/Reuters
De Roland Lombardi