La langue française gagne du terrain : 536 millions de personnes peuplent désormais le monde francophone, comme le révèle la dernière étude du Centre d'étude et de réflexion sur le Monde francophone (CERMF). Son président, Ilyes Zouari, en décrypte les enjeux et les atouts trop souvent négligés par la France.

Entretien conduit par Marie Corcelle

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Fild : Que représente l’espace francophone et comment évolue-t-il ?

Ilyes Zouari : Il faut d'abord faire la distinction entre le monde francophone et la francophonie : le premier représente l’ensemble des pays et territoires où l’on peut « vivre en français », langue de l’administration, de l’enseignement, des affaires et des médias, seule ou avec une langue locale. Quant à la francophonie, elle est généralement définie comme étant l’ensemble des personnes à travers le monde ayant au moins une assez bonne maîtrise du français, à l’oral et à l’écrit. C’est donc un concept qui dépasse les frontières du monde francophone, mais sans tenir compte d’une partie de la population de ce dernier. Pour revenir au monde francophone, celui-ci représente un territoire d’environ 16,3 millions de kilomètres carrés, soit quatre fois plus que l’Union européenne, avec 536 millions d’habitants début 2022. Il croît actuellement de 2,3% par an, ce qui en fait l’espace le plus dynamique au monde, devant l’espace arabophone, qui augmente à un rythme annuel de 1,9% (461 millions d’habitants). Cette croissance démographique est aujourd’hui essentiellement portée par l’Afrique francophone subsaharienne, qui regroupe désormais sept des dix plus grandes villes francophones du monde. Grâce à ce dynamisme, le monde francophone à récemment dépassé, en 2020, l’ensemble Union européenne–Royaume-Uni (515 millions), et avait dépassé en 2012 le monde hispanophone (474 millions).

Fild : Quels sont les enjeux de cette évolution pour la France ?

Ilyes Zouari : D’un point de vue économique, toutes les études démontrent que les échanges sont toujours plus importants entre des territoires partageant une même langue. Par exemple, les touristes québécois sont proportionnellement 4 fois plus nombreux à venir visiter la France chaque année - et donc à y dépenser de l’argent - que les touristes états-uniens. Le lien linguistique a donc un impact économique en vertu d’un mécanisme semblable à celui des vases communicants : toute richesse créée dans un territoire francophone finira in fine par profiter de manière directe ou indirecte aux économies des autres pays francophones. D’où le concept de « zone de coprospérité », ou de « prospérité commune », qui est d’ailleurs une des traductions possibles du terme Commonwealth. De plus, l’émergence démographique et économique de l’espace francophone contribue à la progression de l’enseignement du français dans le monde, et donc à l’élargissement de la francophone mondiale et au renforcement du statut international de la langue française. Ce qui est de nature à offrir de nouvelles opportunités, aussi bien à la France qu’à tous les pays et peuples francophones du monde.

« La langue est également un système de valeurs »

Fild : Et d'un point de vue politique ?

Ilyes Zouari : C’est tout aussi important : la langue est un vecteur d’influence culturelle, économique, géopolitique, qui est d’ailleurs souvent sous-estimé par la France, contrairement aux anglo-saxons qui le savent pertinemment, et qui mettent un point d’honneur à défendre la leur, voire parfois à l’imposer avec une certaine arrogance. On remarque d’ailleurs que la plupart des pays francophones sont assez proches des positions de la France en matière de politique internationale, et votent comme elle au sein des grandes instances mondiales. La langue véhicule également un système de valeurs, une certaine conception des relations humaines. En ce qui concerne le français, c’est assez frappant : on remarque que la propagation de cette langue entraîne un recul des extrémismes ou des fanatismes religieux. Par exemple, les pays qui ont été pionniers dans l’interdiction du port du voile intégral en public étaient francophones : la Belgique, le Sénégal, le Congo, le Tchad… Et en Amérique du Nord, le Québec s’est distingué en étant le seul, pour l’instant, à interdire le port de signes religieux ostentatoires aux employés de l’État en position d’autorité (policiers, enseignants…). De même, les pays de l’espace francophone sont globalement moins inégalitaires que ceux des espaces anglophones, hispanophone et lusophone. Dans les vingt premiers pays les plus inégalitaires au monde selon l’indice de Gini, seulement deux pays francophones sont présents. Ainsi, il n’est pas surprenant de constater que les sociétés francophones sont généralement moins violentes.

Fild : Comment expliquez-vous que l’aide publique au développement française soit davantage dirigée vers les pays de l’Europe de l’Est, au détriment des pays d’Afrique francophone ?

Ilyes Zouari : C’est un gros problème et une source d’incompréhension. Il y a une espèce d’obsession européiste de la part des autorités françaises depuis environ une vingtaine d’années, et de la nouvelle classe politique. Cela traduit un défaut de conscience des véritables enjeux internationaux et un manque de vision globale et à long terme. À chaque fois que la France s’est uniquement concentrée sur sa dimension européenne au détriment de sa dimension francophone et mondiale, elle a fini par le payer cher. D’un point de vue économique, ça n’a pas de sens : la part de marché de la France dans les 13 pays d’Europe de l’Est et orientale membres de l’Union européenne est toujours inférieure à 4% (loin derrière l’Allemagne, environ 20 %), alors que sur l’ensemble de l’Afrique Francophone, nous sommes en deuxième position derrière la Chine, à hauteur de 11%. Pourtant, la France verse chaque année 7 à 8 milliards d’euros à ces 13 pays européens (à travers sa contribution - nette - au budget de l’Union européenne), soit carrément le double, voire plus, de ce qu’elle octroie à l’ensemble des pays francophones du Sud, dont la population est pourtant quatre fois plus importante ! Il faut donc aller vers un rééquilibrage, en octroyant des sommes à l’espace francophone au moins égales à celles destinées à ces pays d’Europe de l’Est et orientale. D’autant plus que l’Afrique francophone est la partie la plus dynamique et le moteur de la croissance du continent africain (contrairement à une certaine propagande qui voudrait nous faire croire que ce sont les pays anglophones), et que de grands progrès en matière de bonne gouvernance y ont été accomplis. Ainsi, l’Afrique subsaharienne francophone a réalisé, en 2021, les meilleures performances économiques du continent pour la huitième année consécutive et la neuvième fois en dix ans. Autre exemple, la Côte d’Ivoire, bien qu’assez faiblement dotée en ressources naturelles, a réussi à devenir le pays le plus riche d’Afrique de l’Ouest (en dépassant les pays pétroliers que sont le Ghana et le Nigeria), et a récemment dépassé le Nicaragua pour devenir le premier et le seul pays africain assez faiblement pourvu en richesses naturelles à dépasser un pays d’Amérique latine (hors pays d’un million d’habitants ou moins). Enfin, et d’un point de vue géopolitique, ce tropisme européen est également injustifié, pour la simple raison que les pays d’Europe bénéficiaires de nos aides massives continuent à adopter régulièrement des positons contraires à celles de la France au niveau international (et même au sein de l’Union européenne).


Fild : Quelles sont les conséquences de cette politique d'aide au développement ?

Ilyes Zouari : Ce déséquilibre ralentit l’émergence économique de l’espace francophone, prive les francophones du monde de nombreuses opportunités d’échange et de partenariat mutuellement bénéfiques, et permet aujourd’hui à d’autres puissances d’avancer leurs positions et d’accroître leur influence, ce qui n’est profitable ni à la France, ni, parfois, aux pays directement concernés. C’est par exemple le cas au Sahel, avec la compagnie de mercenaires russes Wagner, sans parler des exactions commises par celle-ci en République centrafricaine. Un rééquilibrage de notre politique permettrait aux pays les plus faibles de renforcer leur État et leur armée.

22/02/2022 - Toute reproduction interdite

De Fild Fildmedia