Le documentaire du député Insoumis, François Ruffin, « Debout les femmes ! » est remarquable. Il doit être regardé. D’abord car il donne la parole à des femmes que l’on n’entend jamais : les femmes de ménage, les auxiliaires de vie, les accompagnatrices d’élèves en situation de handicap, les aides à domicile... Mais aussi parce qu’il nous montre ce que devrait être le travail d’un parlementaire.

La chronique politique de Roland Lombardi

J’ai depuis longtemps fait mienne la célèbre citation d’Audiard tirée du film d’Henri Verneuil, Le Président (1961) : « Je suis un mélange d'anarchiste et de conservateur, dans les proportions qui restent à déterminer ». C’est donc peu dire que je me situe à l’opposé politique de François Ruffin, le député de La France insoumise à l’Assemblée nationale.

Pour autant, j’ai toujours suivi avec grande attention et respect ce militant d’« extrême-gauche ». D’abord, il est l’un des rares homme politique de gauche, surtout de cette gauche-là, à ne pas être frappé par la dérive folle, à l’instar de Mélenchon et de son parti, à avoir fait le choix du communautarisme et du clientélisme indigéniste, du « wokisme » ou de l’islamo-gauchisme. Ruffin est relativement discret sur ces sujets qui déshonorent et surtout discréditent la gauche auprès des classes populaires. Le député de la Somme, essayiste, ancien journaliste et réalisateur, semble n’avoir que peu de goût pour ces thèmes qui sont à mille lieues des préoccupations quotidiennes de la majorité du peuple surtout dit « de gauche », première victime malheureuse de la mondialisation. Signataire du bout des doigts de la tribune contre l’islamophobie en 2019, il n’a toutefois pas participé à la manifestation organisée dans la foulée.

L’auteur de l’essai « Leur progrès et le nôtre, de Prométhée à la 5G » (ed. Seuil 2021), s’autorise même, bien que de gauche, à égratigner à écorner le mythe du progrès, pourtant l’un des invariants ancestraux de ce côté-là de l’échiquier politique.

C’est lors de l'élection présidentielle de 2017, qu’il soutient la candidature de Jean-Luc Mélenchon, sans toutefois souhaiter signer la charte des députés de La France insoumise, dont il rejoint cependant – en dépit d’avoir été élu en Picardie avec le soutien de plusieurs partis de gauche radicale – le groupe parlementaire à l'Assemblée nationale.

Il annonce par ailleurs qu'il sera un « député smicard », reversant une partie de ses revenus à « des œuvres » soit sur 7 000 euros brut d'indemnités, 1 200 virés sur son compte personnel, une partie servant à payer ses impôts, tandis que les 3 000 euros restants seront destinés à des associations. Son collègue de LFI, Alexis Corbière, rappelle toutefois que ses livres et ses films lui rapportent d'autres revenus…

Aujourd’hui, l’« Insoumis » de 46 ans est toujours considéré comme un électron libre au sein du parti mélenchonniste. Ses collègues et ses adversaires le définissent souvent comme « exaspérant », « omniprésent et insaisissable » mais « passionné » et « sincère ». Une sorte de « populiste de gauche » — façon Podemos en Espagne — et populaire, qui reste foncièrement attaché à la défense des plus faibles, des « sans dents », de « ceux qui ne sont rien »… Il en résulte une authenticité et une cohérence notables. Des constats et des propositions qui font également sens, bien qu’on ne puisse pas toujours partager toutes les solutions qu’il propose. Quoi qu’il en soit, on ne peut que respecter son travail accompli en tant que parlementaire – l’un des plus actifs – et ses combats dans le domaine de la santé, des transports ou encore pour la reconnaissance du Burn-out et contre les inégalités salariales entre hommes et femmes.

Son franc-parler et son insolence font souvent mouche. Sa dernière sortie à l’Assemblée nationale est savoureuse. Alors qu’il se tenait au perchoir, François Ruffin s’est vu rappeler qu’il était obligatoire de garder son masque sur la bouche et s’est vu intimer l’ordre de le remettre. Sa réponse en direction du président de séance fusa : « Ah oui, pardon. Non, c’est vrai que je ne suis pas à l’Élysée, donc je dois porter le masque, ici, à l’Assemblée. Je ne reçois pas des footballeurs, donc je remets mon masque, excusez-moi ».

Il faisait ainsi référence à une vidéo du 14 octobre dernier, dans laquelle Emmanuel Macron, célébrant sa victoire contre l’équipe de soignants du centre hospitalier intercommunal de Poissy/Saint-Germain-en-Laye et chantant, sans masque, « I Will Survive », l’hymne de la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde 1998. Les images ayant fait le buzz sur les réseaux sociaux dès le lendemain.

Debout les femmes ! Un documentaire touchant et important

Debout les femmes ! devrait être impérativement regardé par l’Élysée, Matignon et certains ministres. Car comme le souligne très bien Natacha Polony : « il rappelle la réalité sociale d’un pays qui a très vite oublié ces gens, sur les ronds-points, demandant simplement à vivre dignement de leur travail, mais aussi parce qu’il nous raconte ce que devrait être le travail parlementaire, le cœur de la démocratie ». Les deux députés à l’origine de ce projet sont donc François Ruffin, l’Insoumis, et Bruno Bonnel, un entrepreneur au libéralisme décomplexé de La République en marche. Au début, tout les oppose. Sauf l’attention commune portée à ces « métiers du lien », essentiels dans notre société et dans un pays qui a cessé de produire. Un pays que les dirigeants, depuis des décennies et soumis aux « puissances de l’argent », l’ont laissé se désindustrialiser. Aujourd’hui, la France, s’étant privée de ses emplois industriels, a perdu sa capacité à protéger ses citoyens et surtout la richesse qui lui permettrait de rémunérer décemment ces fameux métiers de service à la personne payés par la puissance publique.

En pleine pandémie, François Ruffin a apporté dans un hôpital les blouses cousues par sa mère, en passant notamment près de l’usine textile fermée depuis que la mise en concurrence généralisée et sauvage a éradiqué l’industrie française.

Dans leur périple à travers la France, les deux élus sont allés à la rencontre de toutes ces femmes que l’on n’entend jamais. Les auxiliaires de vie, les accompagnatrices d’élèves en situation de handicap, les aides à domicile, les femmes de ménage… Dans ce film, elles racontent « les quinze ans, vingt ans de métier, à se casser le dos, la précarité, les trajets en voiture entre les visites alors que le prix de l’essence augmente, l’œil constamment sur la montre alors qu’il faut donner de l’attention à des personnes âgées dont elles sont, parfois, le seul lien avec le monde extérieur ». Elles gagnent entre 650 et 800 € par mois et sont souvent des mères célibataires, disant avec pudeur qu’elles ne font « pas de folies », puisqu’elles sont étranglées par des loyers trop chers (souvent plus de la moitié de leurs petits salaires !), des factures de chauffage qui explosent, sans compter les dépenses obligatoires d’abonnement numérique, de téléphone ou d’assurances diverses.

Lorsque l’on vient d’un milieu modeste et que l’on vit dans la « vraie vie », on ne peut qu’être fortement touché par ces témoignages. Car ces femmes sont nos voisines, nos amies, nos proches !

Un autre monde, il est vrai, pour la petite élite déconnectée de la mondialisation heureuse. Une autre galaxie même pour un Président hors-sol et un gouvernement dépassé par les réalités qui pensent encore avoir écarté le danger d’une seconde vague de Gilets jaunes et apaisé le malaise toujours profond et croissant de la « France périphérique », grâce à sa com’, à la peur fort opportune de la pandémie, ses lois sanitaires liberticides et les quelques miettes lancées à la populace pour acheter son calme et ses voix, telle l’« indemnité inflation » de 100 € pour tous les salariés français gagnant moins de 2000 € annoncée par le Premier ministre le 21 octobre dernier (pour un coût global de 3,8 milliards d’euros !).

En attendant, au-delà d’un récit poignant, Bonnell et Ruffin ont produit un véritable travail de fond parlementaire. Leur rapport a abouti à une proposition de loi qui a été implacablement rejetée par la majorité présidentielle…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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10/11/2021 - Toute reproduction interdite


"Debout les Femmes" par Gilles Perret et François Ruffin
© DR
De Roland Lombardi