Bien seule pour contrer l'agressivité militaire turque en Méditerranée Orientale, la France assure toutefois le service minimum dans cette zone où les conditions sont remplies pour qu'un incident militaire dégénère.     

                                                                                                           Par Mériadec Raffray

« Réponse symbolique », « posture de désescalade » : la France dédramatise son soutien militaire à la Grèce, confrontée au regain d'agressivité de la marine turque en mer Egée cet été. Le 12 août, un dangereux face à face a eu lieu sur et sous l'eau. Une frégate turque est éperonnée par un bâtiment grec, l'un de ses submersibles visé par une bombe sonore grecque. Solidaire, la France déroute deux Rafales et une frégate de leur mission initiale en Méditerranée Orientale (la « Médor ») pour réaliser des exercices d'opportunité avec son allié. Aussitôt, la presse turque l'accuse de « chercher la guerre ». Fin août, à nouveau, une frégate et 3 Rafales participent à l'exercice « Eunomia » programmé avec les marines grecques, italiennes et chypriotes. Ankara réplique par l'annonce d'un exercice de tir au large de Chypre début septembre. En meeting, son président martèle : « La Turquie, en Méditerranée, en mer Egée, obtiendra ce qui lui revient. Nous ne ferons absolument aucune concession sur ce qui nous appartient (...). Si nous disons que nous allons faire quelque chose, nous le ferons et nous en paierons le prix. Ceux qui veulent s'opposer à nous, et qui sont prêts à en payer le prix, qu'ils le fassent. Sinon, qu'ils s'écartent de notre chemin ». Le 30 août, jour de la fête nationale turque, le « néo sultan ottoman » taxe les dirigeants français de « cupides et incompétents » ...

Le 15 août, Recep Tayyip Erdogan s'en était déjà pris à Emmanuel Macron lors de sa visite aux Beyrouthins quarante-huit heures après l'explosion ayant ravagé le port et la moitié de la ville. Du « colonialisme » accusait- il ! Détail croustillant, un port turc n'avait pas attendu que la poussière retombe sur les lieux du drame pour se porter candidat aux marchés de reconstruction. C'est que, désormais, de la Grèce au Liban en passant par la Libye et Chypre, Erdogan a un problème avec la France en Méditerranée Orientale. Nos bâtiments de guerre sont aux premières loges pour observer son regain d'agressivité , et bien les seuls à leur opposer la règle de la liberté des mers et le respect des conventions internationales et du droit maritime. Grâce à son dispositif, la France peut mesurer en temps réel l'avancée de « la patrie bleue », ce terme consacré chez les idéologues islamo-nationalistes au pouvoir à Ankara pour désigner le retour de l'expansionnisme historique de la Turquie vers l'ouest. Depuis le début de la guerre en Syrie, la Marine nationale entretient en permanence une frégate dans la zone. En février, les Rafale du porte-avions Charles de Gaulle pistent jusqu'à Tripoli les cargos civils qu'utilise Ankara pour approvisionner clandestinement en armes son allié de Tripoli, Fayez Al Sarraj, faisant fi de l'accord de Berlin qui l'engage à respecter l'embargo de l'ONU. Mi-juin, la frégate Courbet est empêchée par un bâtiment de guerre turc de contrôler un cargo suspect. Dans les airs, nos avions de surveillance, de type Falcon 50 ou Boeing Awaks complètent ponctuellement le dispositif maritime.

Paris - qui a longtemps été passive face aux agissements turcs - ne pouvait plus rester les bras croisés. Les deux capitales sont liées par un partenariat stratégique. Nos industriels caressent à nouveau l'espoir de vendre à Athènes des Rafales et des frégates, et leurs concurrents américains sont en embuscade. Pour l'heure, Paris privilégie néanmoins nettement l'action diplomatique. Sans effets pour le moment. L'OTAN a enterré les conclusions de l'enquête exigée après l'incident naval franco-turc. Ankara bénéficie de la protection américaine. Washington l'utilise pour contrer Moscou au Levant - hier en Syrie, aujourd'hui en Libye -. Mi-août, Paris sollicite l'Union Européenne. Elle n'a même pas obtenu une déclaration commune contre la Turquie. L'Allemagne, alliée historique d'Ankara, chargée aujourd'hui d'une mission de « conciliation », y a veillé. Conscient de ses atouts, Erdogan pousse pragmatiquement son avantage, s'appuyant sur sa marine forte d'une centaine d'unités pour revendiquer sa part sur les gisements de gaz off-shore découverts au large de Chypre ou contester le découpage des eaux égéennes jugé bien trop favorable aux Grecs.

Actuellement, en Méditerranée Orientale, la concentration de navires et d'aéronefs militaires est élevée, et la tension forte.

Les conditions sont remplies pour qu'un incident dégénère.

31/08/2020 - Toute reproduction interdite


Le navire turc de recherche sismique Oruc Reis navigue dans le Bosphore à Istanbul, Turquie, le 12 novembre 2018
Yoruk Isik/Reuters
De Meriadec Raffray