International | 5 août 2020

France/Turquie : des tensions mais peut-être pas pour les bonnes raisons...

De Roland Lombardi
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Ces dernières semaines, les tensions entre la France et la Turquie n’ont fait que grandir. A première vue, on ne pouvait que se réjouir que la France se dresse face à l’agressivité de la Turquie en Méditerranée. Or, il semblerait que cette soudaine prise de conscience de Paris ne soit pas pour les bonnes raisons...                                                               

                                                                                      Analyse de Roland Lombardi.

 

Le président turc Erdogan ne s’en cache plus : soutenu par le Qatar et nouvelle idole de tous les islamistes, il veut rétablir un nouveau califat. Dans ce but, ou du moins, plus sérieusement, pour imposer son leadership sur le monde sunnite, il ne cesse de multiplier les provocations politiques, militaires et religieuses en Méditerranée et principalement dirigées contre l’Occident.

Or, si la France a ces derniers temps haussé le ton face à la Turquie, ce n’est malheureusement pas pour le danger islamiste que représente Erdogan au Maghreb, en Libye, en Syrie et surtout en Europe. 

En effet, la position française cacherait en fait un marché lucratif potentiel avec la marine Grecque. Dans cette optique et dans le but de vendre des armes, il faut plaire à la Grèce, et accessoirement à l'Égypte, à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis, tous très actifs pour contrer l’influence actuelle turque en Méditerranée. C’est la raison qui pourrait également expliquer le soutien de la France au Maréchal Haftar en Libye. Mais la Grèce et l’Egypte sont en crise financière et nos ventes d'armes ne sont désormais plus garanties...

De même, si les Grecs sont soutenus financièrement par l'Union européenne, membres de l’OTAN, ils sont aussi soumis aux lobbyistes et aux pressions de Washington. Car pour bénéficier de la protection américaine, il faut s'équiper en matériel militaire made in USA.

Par ailleurs, la « passivité » voire la « fuite » du Courbet face à la frégate Turque ne peut que questionner Athènes quant au soutien que celle-ci peut attendre de Paris en cas de conflit ouvert avec  Ankara.

Quoi qu’il en soit, la Grèce ne souhaiterait plus au final signer ni l'accord intergouvernemental avec la France, ni plus tard le contrat portant sur la vente de deux frégates de défense et d'intervention (FDI) armées de missiles de croisière Scalp naval pour 2,5 milliards d'euros...

Certes, la position américaine vis-à-vis de la Turquie est en train de changer sous la pression de Trump qui n’apprécie guère l’aventurisme et surtout l’islamisme d’Erdogan. Mais qu’arrivera-t-il lorsque l’Allemagne, pour qui Ankara est le meilleur client, demandera à notre président de lever le pied ? Au vu des précédents et de la perte totale de notre souveraineté, nous avons toutes les raisons de penser que Paris risque fort de se ridiculiser une fois de plus sur la scène internationale.

Même si la France va elle aussi traverser une période très compliquée sur le plan économique et financier, il faudrait pourtant que nos dirigeants comprennent une bonne fois pour toutes que conquérir des parts de marché en Méditerranée et au Moyen-Orient ne doit pas être le cœur de notre politique dans la région. Cette fameuse diplomatie économique et commerciale, à laquelle nous avons sacrifié nos intérêts stratégiques et notre sécurité, a pourtant prouvé depuis plusieurs décennies qu’elle nous avait progressivement exclu de tous les grands dossiers de la zone (conflit israélo-palestinien, Liban, Syrie, Libye, Yémen...). On ne bâtit pas de politique étrangère sérieuse en se vendant aux plus offrants ou pour faire plaisir à nos grands groupes industriels aussi importants qu’ils soient pour notre économie moribonde. Car c’est malheureusement ce que nous avons fait avec l’Arabie saoudite ou le Qatar en Libye, en Syrie, au Yémen ou ailleurs... Nous en payons aujourd’hui les frais et le résultat est sans appel : la France est hors jeu partout et elle n’est plus écoutée !

La politique doit toujours primer sur le commerce en relations internationales. Quant à l’émotionnel hypocrite ou à géométrie variable et les idéologies, ils n’ont simplement pas leur place dans les affaires du monde. C’est peut-être cynique mais c’est comme ça ! Avec les fameux Printemps arabes, certains dirigeants ont senti le vent du boulet. Mohammed Ben Zayed, Sissi, Assad, Haftar et même Mohammed Ben Salman combattent à présent, comme jamais dans l’histoire de cette région - et pour leurs propres intérêts - , l’islam politique, les Frères musulmans et leurs parrains turcs et qataris. C’est pour cette seule et unique raison que nous devons les soutenir et non simplement pour leurs potentielles signatures au bas d’un chèque ! Par ailleurs, qui sommes nous pour les juger et leur donner des leçons de gouvernance ? Par les temps qui courent, nous sommes très mal placés pour nous ériger en professeur de morale...

Bref, ne perdons jamais de vue que l’islamisme est un cancer pour les nations et les peuples arabes mais également pour l’Europe. La lutte contre cette idéologie mortifère est la clé de voûte de la politique du Kremlin en Méditerranée et au Proche-Orient et jusqu’ici, on l’a vu, cela lui a réussi plutôt bien, d’abord sur le plan diplomatique et même aujourd’hui, sur le plan commercial ! Il serait alors temps d’apprendre de la leçon russe...    

 

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

06/08/2020 - Toute reproduction interdite


L'équipe de voltige aérienne Al Fursan des Emirats Arabes Unis passe devant la frégate française Courbet lors d'une cérémonie militaire à la base navale française d'Abu Dhabi, aux Emirats Arabes Unis, le 24 novembre 2019.
Christopher Pike/Reuters
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