Des nageurs de combat aux commandos parachutistes et de montagne, l’armée française met en œuvre une palette complète de soldats « spéciaux », qui a tendance à s’élargir pour répondre aux besoins des conflits contemporains. Le Commandement des Opérations Spéciales (COS) en constitue le noyau dur.

Par Mériadec Raffray.

La France est en vacances et la guerre continue au Sahel, malgré la saison des pluies qui en ralentit un peu le rythme. Dans la nuit du 21 au 22 juillet, les Français de Barkhane - révèle un simple communiqué de l’état-major des Armées - neutralisent deux nouveaux cadres de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), la franchise de Daech qui sévit dans l’est du Mali, au terme d’une « opération déclenchée sur très court préavis (…), en coordination avec l’armée américaine ». On n’en saura pas davantage. Mais ce descriptif sommaire porte la signature des opérations que conduit la force Sabre dans la bande sahélo-saharienne (la BSS), où elle est présente depuis 2009.

Sur ce théâtre, les hommes du général Éric Vidaud, le patron du Commandement des opérations spéciales (le COS), ont pour mission prioritaire de traquer et neutraliser les cibles de haute valeur ajoutée chez les djihadistes. Beaucoup sont tombés ces derniers mois. Quelques gros bonnets courent toujours, tel l’insaisissable touareg radicalisé Iyad Ag Ghali, chef historique et charismatique de la rébellion du Nord-Mali, à la tête du GSIM, la franchise locale d’Al Qaïda au Maghreb islamique, qui cherche à négocier une paix séparée avec le nouveau pouvoir à Bamako.

« Des soldats professionnels et audacieux »

Les hommes du COS sont rompus aux meilleurs savoir-faire techniques et tactiques par des années d’opérations quasiment ininterrompues depuis 2003. C’est la date à laquelle Jacques Chirac les engage en Afghanistan aux côtés de leurs homologues américains, afin de sceller la réconciliation après les divergences sur l’Irak. Ces soldats « professionnels et audacieux », comme le résume l’amiral Laurent Isnard, qui a été leur chef de 2016 à 2019, sont particulièrement efficaces dans le cadre des guerres asymétriques : dans ces conflits, les armées occidentales font face à un ennemi diffus, qui se dissimule dans la population et refuse les combats frontaux.

Un ennemi, donc, que la France cherche à atteindre par le haut, en décapitant ses structures de commandement, par des opérations chirurgicales résultant d’un long et patient travail de renseignement. Un ennemi qu’elle s’efforce aussi de frapper au moment où il est le plus vulnérable, avant une attaque, lorsqu’il doit se regrouper, ou juste après. Ce qui suppose une très grande réactivité et mobilité. Ainsi, au Sahel, les opérateurs des forces spéciales françaises sont confrontés quasi quotidiennement au feu, avec des taux de blessure et de décès très faibles, eu égard à leur niveau d’expertise, expliquent leurs chefs. Ils déplorent 9 morts en opération depuis 2013.

Maîtrise de soi et intelligence de situation sont les qualités partagées par les 4 000 hommes du COS, dont l’âge moyen élevé est un gage de maturité : 30 ans. Issus majoritairement des unités conventionnelles mais pas seulement, recrutés au terme d’une sélection drastique, ils sont formés à conduire des opérations « sensibles, précises et discrètes, le plus souvent à haut risque et de portée stratégique », que le commandement peut assumer, à la différence des actions clandestines qui restent l’apanage du Service Action de la DGSE. Avec une devise : « Faire autrement ». « La performance individuelle forge la confiance, mais c’est le groupe qui va permettre d’accomplir des choses extraordinaires », souligne volontiers l’amiral Isnard, qui a commencé sa carrière au sein des nageurs de combat, la crème des commandos marine.

Sur terre, en l’air, sur mer ou dans le cyberespace. Capables d’agir avec technicité dans tous les milieux, ces hommes et femmes constamment sur la brèche réalisent trois grands types de missions : du renseignement dans la profondeur et à des fins d’action ; des actions directes ; le « modelage » de l’environnement.

Les trois quarts des ressources du COS proviennent des trois régiments des forces spéciales terre (FST). Le 13e régiment de dragons parachutistes (13e RDP), unité phare pour le recueil du renseignement. Le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (1er Rpima), dédié aux actions spéciales, à la formation et à l’accompagnement au combat de forces partenaires. Le 4e régiment d’hélicoptères des forces spéciales de Pau (4e RHFS). S’ajoutent les renforts de spécialistes prélevés dans les régiments conventionnels : artilleurs, sapeurs, experts en guerre électronique ou cartographes.

Ce noyau dur est complété par les 650 commandos marine de la Marine nationale, qui déclinent les mêmes savoir-faire dans un environnement salé, et du côté de l’armée de l’Air et de l’Espace, par deux commandos parachutistes de l’air (n°10 et n°30), experts en guidage des aéronefs et récupération des équipages en zone hostile, ainsi que les avions de transport tactiques et stratégiques de son escadron Poitou. Avec son livre témoignage intitulé « Chef de guerre » (Mareuil Edition) paru en 2021, Louis Saillans - pseudonyme d’un officier des commando marine qui vient de poser son sac à terre - a dévoilé, comme jamais jusqu’alors, le quotidien des opérations conduites par les forces spéciales au Sahel.

Un rôle et une influence élargie au Sahel

Devenues indispensables au commandement, les forces spéciales voient aujourd’hui leur rôle et leur influence s’élargir au Sahel. Depuis quelques mois, 300 d’entre eux arment la force Takuba, à parité avec la dizaine de pays européens qui ont accepté de participer à cet outil inédit créé par la France. Leur mission : former et accompagner au combat les unités d’élite des forces armées maliennes (les Fama). Un concept largement éprouvé en Afghanistan, que Paris a remis au goût du jour au Mali afin de diminuer son empreinte au sol dans la zone.

Le président de la République a annoncé que la force Takuba monterait en puissance en contrepartie de la révision du format de l’opération Barkhane, dont les effectifs vont passer de 5 100 à 2 500/3000 hommes d’ici le début de l’année prochaine. Avec Sabre, Takuba constituera bientôt la colonne vertébrale de la future force militaire de réassurance des armées de la BSS, explique l’état-major des Armées. Qui maintiendra sur place les capacités indispensables à leurs missions : des hélicoptères, des chasseurs et des capteurs de renseignement. Ce qui les autorisera, le cas échéant, à intervenir sur court préavis dans l’un des pays bordant le Golfe de Guinée, dans le viseur des djihadistes.

Si la surchauffe guette les précieux opérateurs du COS, ils pourront toujours être relevés dans cette mission par les hommes des groupements de commandos parachutistes (GCP) et de montagne (GCM). Ces forces « intermédiaires », rattachées respectivement à la 11e brigade parachutiste et à la 27e brigade d’infanterie de montagne, ont produit des résultats remarquables lorsque l’état-major de Barkhane les a jumelés aux hélicoptères pour constituer une force d’intervention rapide, en s’inspirant d’un modèle inventé par le général Bigeard en Algérie. Toutes les grandes armées occidentales réfléchissent actuellement à élargir leurs forces spéciales. Londres, par exemple, vient d’annoncer la création d’un bataillon de « Rangers » qui, à l’instar de l’organisation américaine, complètera ses mythiques SAS (Special air Service) et SBS (Special Boat Service). L’avenir appartient aux forces spéciales.

28/07/2021- Toute reproduction interdite


Un soldat des forces spéciales françaises pose lors d'une cérémonie sur la base aérienne d'Orléans, le 30 septembre 2013.
Christian Hartmann/Reuters
De Meriadec Raffray