Un spectre hante la France. Celui du Puritanisme. Sous couvert de discours moralisateurs, les disciples modernes de ce courant d’un autre âge répandent la rigidité dans les moindres recoins de la vie sociale. Il veulent imposer des œillères à la production artistique, à l’expression politique et régir notre façon de pensée « en toute bienveillance ». Ces censeurs modernes dépistent ainsi de façon obsessionnelle les épidémies graves qui sévissent dans notre monde : le machisme d’un baiser volé à une jeune fille porté à l’écran, le racisme d’ une pièce d’Eschylle, les courbes effrontées d’un fessier sur une publicité Aubade, ‘’l’islamophobie’’ des intellectuels qui osent s’interroger sur le voile islamique et du burkini… Ces maîtres censeurs de la République sont en fait les dignes héritiers d’un courant anglo-saxon né au XVIIème siècle. Analyse de Maya Khadra

Le mot « Puritanisme » se cache souvent derrière des expressions connotant une supériorité morale incritiquable : « camp du bien », « bien-pensance », « politiquement correct », « inclusivité respectueuse des minorités ».

Force est de constater qu’aujourd’hui, les puritains n’ont plus des chapeaux ronds, mais des muselières, des associations, des ONG, des organismes gouvernementaux, des tribunes médiatiques, des comptes sur les réseaux sociaux, des sites de pétition pour changer le monde, etc. Ces nouveaux censeurs, qui baignent dans une mondialisation indolente et heureuse, ne supportent pas que la quiétude de leur bulle aseptisée soit perturbée par les excès de la nature humaine. Le vulgum pecus doit ainsi s’astreindre aux normes de la « Surmodernité »[1] pour attendre un Nirvana qui est en réalité celui de la déshumanisation et de l’aseptisation.

Le domptage de toute expression sensorielle et sensuelle, la censure d’œuvres artistiques anciennes jugées réactionnaires, la soumission d’une identité et de traditions françaises séculaires à de nouvelles cultures champignonnant ici ou là dans les territoires perdus de la République, comme la compromission de la laïcité sont ainsi devenus l’arme absolue de ces néo-obscurantistes.

Selon Jérôme Fourquet, qui vient de publier l’Archipel Français (éditions du Seuil) , le « basculement civilisationnel est majeur » et les « fractures profondes » dans la société française. Et pour cause. Depuis 30 ans, à force de moraliser sottement, et de préférer ce qui ne nous ressemble pas, l’on a fini par déconstruire, lentement mais surement, tout ce qui faisait le socle de société.

Les respect et l’appropriation des valeurs de la République - à commencer par la liberté - deviendraient-elle ainsi le fait d’une minorité ? C’est une question que l’on a le droit et le devoir de se poser, sans avoir peur du jugement des néo-puritains qui enrobent savamment leur intolérance derrière des discours alarmistes ou victimaires.

Historiquement, le Puritanisme naît avec le Protestantisme. Au XVIIe siècle, en Angleterre comme aux Etats-Unis, on lâche la proie pour l’ombre, et la grâce divine bienveillante pour une foi chrétienne austère et rigoriste. La société s’agrippe alors à des dogmes rigides et doctrinaires qui vont la plonger dans la crainte, la culpabilité et l’abomination des plaisirs charnels et sensoriels. La voie du salut passe par les pénitences, et d’après le théoricien de la pensée puritaine, William Perkins[2], la loi puritaine doit être respectée « comme un maître d’école ». C’est ce « genre de vie, ordonné et imposé à l’homme par Dieu en vue du bien commun[3] », qui inspire Perkins. Selon Mario Miegge[4], spécialiste du puritanisme protestant, l’éthique puritaine se définit en f the inauguration of the Le Louvre Lens Museum, in Lens,ait « comme une condamnation inflexible de l’oisiveté et du plaisir ».

A cette époque, la seule logique était celle qui brime la vie et apprivoise l’humain. Voilà le type d’arguments que l’on entendait : « Le corps et le cerveau oisifs sont la boutique du diable », « Le ciel appartient à ceux qui se lèvent tôt pour leurs affaires de peur que la nuit ne les surprenne », « Les gaspilleurs de temps sont de misérables sensuels et non-convertis, tombés au pouvoir du diable », « Dieu nous fortifiera contre le Monde, la chair et le diable », « la vie du monde est opposée au salut ». Tant d’exhortations idiotes répétées à l’envi par des puritains aguerris : John Milton, Richard Baxter, ou John Winthrop.

La fait est que ces limitations des libertés individuelles ont généré une flopée de répercussions déplorables : interdiction du théâtre, refus de l’absolution aux « habitudinaires » (pécheurs qui récidivent et retombent dans les mêmes péchés), interdiction de la musique, austérité vestimentaire, condamnation de la musique, des fêtes et des cérémonies, interdiction faite aux femmes de porter des bijoux, dédain de la féminité et de la sensualité, réduction de la liberté d’expression. Çà ne vous rappelle rien ?

En 1577, paraît le premier pamphlet puritain contre le théâtre, accusé de divertir et de disperser le regard. Dans son « Treatise against dancing, vaine plays or interludes (…)», John Northbrooke y fustige le genre dramatique un an après que James Burbage a monté le premier théâtre public de Londres. « Se repaître les yeux de ces vains spectacles » est une atteinte à la vocation dans la foi que prêche le Protestantisme.

Le théâtre est alors pour les puritains l’école du diable et de l’abomination. Pierre Nicole, dans son Traité de la Comédie, s’insurge contre cet art décadent et subversif : « Empêchez mes yeux de voir la vanité. Je ne voudrais qu’elle fût que sur du papier ». Les liens qu’entretiennent les puritains avec le monde sensible sont crispés et frappés de circonspection. C’est une forme de haine de soi, de culpabilité bien expliquée par le chercheur et géopolitologue franco-italien Alexandre del Valle : « Cela consiste à s’auto-flageller et à se coucher devant une culture qui nous est étrangère ».

Les exemples du puritanisme et de la censure

La France d’aujourd’hui, comme l’Angleterre et les Etats-Unis au XVIIe siècle, ploie sous le poids d’une nouvelle philosophie moralisatrice et mesquine imposée par une partie de ses élites. Elle oublie la majorité silencieuse des Français et Françaises, héritiers d’une culture judéo-chrétienne séculaire, s’évertuant à ne défendre que le droit des minorités visibles : LGBT, femmes voilées, personnes « racisées »... Ces néo-puritains ont les coudées franches, et ils osent tout …Ce sont par exemple les féministes qui ont oublié la cause de la femme et qui se sont fixé comme objectif la haine du mâle. Ce sont aussi celles-là mêmes qui ont jeté le bébé avec l’eau du bain avec la campagne internationale « Me too » et son équivalent français, flanqué du slogan incantatoire et ô combien raffiné « Balance ton porc »... Ce sont encore les « anti-racistes » primaires qui ont interdit une pièce d’Eschylle, Les Suppliantes, de se jouer à la Sorbonne à cause des masques et maquillages noirs des acteurs blancs.

L’indigénisme de la plus belle eau se conjugue à une levée de boucliers contre tout ce qui pourrait écorcher la dignité des minorités. Rokhaya Diallo, militante zélée de la cause noire, réprouve même la blanchité, une « couleur de peau non objective[5] ». Et que dire d’une loi contre les Fake News, fer de lance de la politique moralisatrice d’ Emmanuel Macron, alors que sa porte-parole, Sibeth N’diaye, affirme sans complexe être prête à mentir pour défendre le Président …

Selon un rapport de Facebook portant sur la période allant de janvier à juin 2018, la France était onzième (sur 66 pays) en termes de restrictions de contenus avec 443 blocages.

En 2019, le directeur d’une grande marque de lingerie féminine présentait lâchement des excuses sur Twitter à une femme voilée dont la candidature avait été refusée par son groupe… Récemment, de bonnes âmes ont voulu supprimer de la Constitution le mot « offensant » et « impudique » de « Race ». Ce sont les mêmes, d’ailleurs, qui agressent sans cesse les journalistes et les intellectuels qui osent s’affranchir de leur doxa, qu’ils s’agissent d’Eric Zemmour, de Michel Onfray, ou d’Alain Finkielkraut…

A ce rythme là, devons-nous nous attendre à un retrait des librairies et des bibliothèques des ouvrages d’Hyppolite Taine et de Claude-Lévi Strauss? Devons-nous, au nom d’une fausse candeur interdire la cigarette à l’écran, comme souhaité par la ministre de la santé publique Agnès Buzyn ? Devons-nous, au nom de la sauvegarde de l’ordre, imposer une loi « anticasseurs » qui limite le droit à manifester ?

La France, pays de tous les excès et de toutes les libertés, sombre peu à peu dans un puritanisme moderne rappelant les périodes les plus sombres de notre histoire. Selon une étude de l’Ifop publiée le 10 août 2010 et menée auprès de 8000 femmes en Europe, dont la France, un net recul du topless, ce symbole de libération dans les années 60, est souligné. Alors qu’elles étaient à 43 % à faire seins nus en 1984, elles n’étaient que 22 % en 2017. Chiffre paradoxal au moment où les mouvements féministes foisonnent et consolident leurs revendications. L’atteinte aux libertés individuelles et collectives, l’insulte à l’identité majoritaire et la haine de la culture séculaire font ainsi figure de tentacules qui étouffent la société.

Cela pourra-t-il encore durer ? Bien sûr que non.

Alors que les signaux d’alarme se multiplient, les élites Françaises doivent réaffirmer leur bon sens et se réapproprier leurs valeurs, en se rappelant que leur pays est celui de la liberté. Ainsi, ils enrayeront le mal que font, depuis 30 ans, les néo-puritains avec leur censure à deux sous


[1] Mot introduit dans la science de l’anthropologie par Marc Augé.

[2] William Perkins, Case of conscience.

[3] La lettre de Saint Paul apôtre aux Corinthiens, (I, Cor, 7, 20).

[4] Mario Miegge, Vocation et travail. Essai sur l’éthique puritaine.

[5] Tweet de Rokhaya Diallo datant du 05 octobre 2018.


Bibliographie :

  • Mathieu Bock-Côté, L’Empire du politiquement correct, 2019.
  • Jérôme Fourquet, L’Archipel français, 2019.
  • Michel Maffesoli, La force de l’imaginaire contre les bien-pensants, 2019.
  • Alexandre del Valle, Le complexe occidental, 2014.
  • Marc Augé, Non-lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité, 1992.
  • Mario Miegge, Vocation et travail. Essai sur l’éthique puritaine, 1989.
  • Pierre Nicole, Traité de la comédie, 1667.
  • Calvin, L’institution de la religion chrétienne, 1536.
  • Richard Baxter, A Christian directory or a sum od Practical theology cases of consciences, 1677-1678.
  • Revue “Americana”, Le Puritanisme en Amérique (1630-1692), N°4, 1989.
  • William Perkins, Cases of Conscience, 1685.

09/04/2019 - Toute reproduction interdite


Des mannequins présentent des créations des designers Yassen Samouilov et Livia Stoianova dans le cadre de leur défilé Haute Couture Printemps/Eté 2014 à Paris le 20 janvier 2014.
Benoit Tessier/Reuters
De Maya Khadra