Que cache réellement le chiffre de 6% de croissance en 2021 avancé par le gouvernement ? Une croissance « achetée à crédit », selon Sébastien Laye. Économiste de formation et entrepreneur, il nous dévoile les réalités auxquelles les entreprises vont être confrontées lorsqu’elles devront rembourser les aides allouées lors de la crise sanitaire. Et les prévisions ne sont pas exaltantes.

La chronique économique de Sébastien Laye

Il est une antienne que le pouvoir et certains de ses thuriféraires, répètent à satiété ces jours-ci : en dépit de la violence de la crise du Covid, par le truchement du « quoi qu’il en coûte » et des politiques publiques, les faillites n’augmenteront pas en France. Grâce à un bon contexte macroéconomique avec une croissance forte (6%) en 2021 - même s’il ne s’agit que d’un imparfait rattrapage après l’effondrement de 8,3% du PIB en 2020 - et d’aides dispendieuses (70 milliards de soutien au chômage partiel et de fonds de solidarité, 160 milliards en report de cotisations et prêts PGEs), effectives pendant presque neuf mois de l’année, les défaillances d’entreprises seraient et resteraient à un plus bas historique (30.000 par an contre 45.000 en moyenne et jusqu'à 50.000 à 60.000 en période de récession). Or, sur le terrain, peu d’entrepreneurs ou de commerçants se font le relais d’une vision aussi optimiste. Et les économistes, tournés en dérision pour leurs prévisions apocalyptiques en avril 2020, n’adhèrent pas entièrement à la thèse gouvernementale.

En premier lieu, l’exercice macroéconomique de prévision de la croissance post-crise reste une manœuvre d’équilibriste. Le scénario est facile jusqu’au printemps prochain. Après l’effondrement et des levées progressives de restrictions sanitaires, la surconsommation de rattrapage, la reconstitution des stocks et la reprise des déplacements stimulent fortement la croissance. Ce phénomène a commencé juste avant l’été en France et devrait se poursuivre jusqu’à l’orée de l’hiver et la fin définitive du pass sanitaire. Mais les instances gouvernementales ont tendance à extrapoler cette tendance - avec par exemple un cadrage budgétaire pour 2021 - fondée sur une hypothèse de croissance de 6% en 2022, et 4% en 2023. Or, dans les pays où l’économie a repris beaucoup plus vite, comme en Chine ou aux USA, la partie facile de la période post crise (le rattrapage automatique) a déjà pris fin. L’économie américaine a atteint un plateau dans son rattrapage rapide, et la suite du scénario dépendra plus des décisions et orientations de Biden (plan infrastructures, vote de lois fiscales) que de la politique monétaire.

La France se trouvera dans la même situation d’ici cinq à six mois, avec un dangereux faux plat potentiel en termes de croissance. Le chiffre de 6% de croissance en 2022 est pour l’instant farfelu. D'autant qu’il ne prend pas en compte les tensions inflationnistes bien réelles sur le logement, l’alimentaire et les matériaux, ni les difficultés de formation de la force de travail. Sans compter la réorganisation des équipes après la période de travail à la maison, et son effet incertain sur la productivité. Le seul soutien ici est la politique monétaire européenne, qui doit rester accommodante jusqu’en 2023.

Au premier semestre 2021, le nombre de faillites en France a baissé de 15%, alors même que le redémarrage de l’économie n’avait pas commencé…Voilà un paradoxe que la seule adaptabilité des entreprises ou les aides de l’État ne sauraient expliquer entièrement, et le comprendre permet aussi de proposer un scénario pour les années à venir. D’abord, d’un point de vue juridique, quand on dit que les faillites diminuent, on parle des procédures collectives : sauvegarde, redressement, liquidation. Mais le droit a évolué en la matière et les procédures préventives se sont considérablement développées en France pour éviter d’en arriver au tribunal. Or, à cet égard, le nombre de procédures préventives a progressé et continue de le faire : comme dans le cas du chômage, les définitions, multiples et granulaires, ne se prêtent pas aux grands titres des journaux. La baisse des faillites est donc en partie statistique, comme rappelé récemment par l’assureur Euler Hermes. Plus grave, le bilan des entreprises s'est considérablement dégradé : là aussi, l’effet d’optique des aides permet aux officiels de présenter des trésoreries en bonne forme, mais l’essentiel de l’aide implique des remboursements : remboursement différé d’URSAFF, paiement des intérêts puis du principal des PGEs. Euler Hermes estime qu’il faudra environ cinq ans aux entreprises françaises pour solder la dette liée au Covid en 2020 : soit quasiment tout le prochain quinquennat. Il faut effectivement parier sur une croissance très vigoureuse pendant cinq ans pour éviter des défaillances dans cette population d’entreprises aidées en 2020.

Un flux de trésorerie qui devra être consacré aux remboursements

En face des actifs de ces entreprises et de leur trésorerie, il y a désormais de nouvelles dettes : dettes sociales, mais surtout dettes PGEs, qui ne correspondent à aucun nouvel actif ou création de valeur. Cette création de valeur artificielle explique l'absence de faillites : la trésorerie d'exploitation d'une entreprise a eu beau chuter avec la faible activité durant la Covid, sa trésorerie totale se voit améliorée par des rentrées d'argent conséquentes en provenance de l’État. Les bilans sont donc en inflation. À présent en sortie de crise, et sur plusieurs années parfois, il va falloir consacrer une partie des flux de trésorerie aux remboursements. Les aides ont fonctionné comme un achat à crédit de la croissance future, pendant dix-huit mois où la situation était compliquée. Le cycle d'activité de ces entreprises a été lissé : non nulle pendant la crise, l'activité de ces entreprises sera forcément ralentie pendant deux ou trois ans afin d'apurer leur bilan. Certains organismes comme Euler Hermes ont estimé que 50% du surplus d’épargne actuel de ces entreprises devra être alloué à la régularisation des charges reportées, les prêts d’urgence et la hausse des coûts d’approvisionnement consécutifs à la crise (un point que nous avons souligné dans notre vision macroéconomique mais qui va avoir des conséquences sur les faillites : combien d’entreprises du BTP ou de la promotion peuvent tenir si l’envolée des coûts de matériaux se poursuit ?). À l’inverse, il est loin d’être certain que le consommateur puisse absorber d’éventuelles hausses de prix pour compenser ces remboursements : j’en veux pour preuve la situation actuelle, où malgré une croissance de rattrapage forte en sortie de crise, le consommateur n’est pas prêt à surpayer des biens de consommation. Bloqué par l’inflation dans ses dépenses contraintes, il cherche par tous les moyens (nouveaux canaux internet, succès des braderies, changements de vie) à économiser. L’élasticité du prix de la demande est faible au regard de la croissance : ce qui est un signe d’ailleurs que cette croissance forte n’est pas naturellement durable….

Derrière cette question mi-statistique mi-juridique des faillites, il y a en réalité le sujet de la croissance potentielle en France dans les années 2020 : certes très forte après la crise - comme après tout choc exogène telle qu’une guerre - cette croissance n’a aucune garantie de continuer sur cette lancée au-delà de la mi 2022 . Surtout la croissance est en fait potentiellement bridée par les scories de la crise, par cette croissance de 2021 en quelle sorte « achetée à crédit » avec l’argent du contribuable et le soutien monétaire, mais dont une large partie devra être remboursée, et pèsera sur la capacité de nombre de PME et indépendants à créer à nouveau de la richesse dans le monde post Covid. Sur ces sujets, il est temps de retrouver une vision de moyen et long terme, au-delà de l’élection présidentielle, qui manque à l’heure actuelle à nos dirigeants politiques.

17/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des personnes font la queue devant un magasin dans une rue de Nice, le 19 mars 2021.
© Eric Gaillard/Reuters
De Sébastien Laye