Alors que le gouvernement continue de prendre des mesures de restriction pour ralentir l’épidémie de covid-19, qu’en est-il réellement du nombre de lits de réanimation disponibles dans nos hôpitaux ? Y-a-t-il suffisamment de personnel dans ces services pour faire face à une augmentation des hospitalisations dues au covid ? Enfin, quelle est la situation d’une région à l’autre ?  Nos journalistes vous donnent les réponses.

                                                      Enquête de Francis Mateo (avec Marie Corcelle)

Combien y-a-il de lits de réanimation en France ? Personne ne peut répondre avec précision à cette question en temps réel, et pour cause : il ne suffit pas d'additionner l'ensemble de ces lits, mais de prendre en compte leurs spécificités (traumatologie, hématologie, gastro-entérologie, chirurgie cardio-vasculaire, etc.) pour savoir s'ils peuvent être opérationnels en cas de pic d'épidémie. D'où la confusion sur les chiffres lors du confinement, qui avait pour objectif principal de réguler les capacités d’accueil des hôpitaux, et donc d’éviter la saturation des services de réanimation. Pour autant, selon le très officiel Répertoire Opérationnel des Ressources (ROR), près de 6.000 lits de réanimation étaient opérationnels à fin septembre dans les hôpitaux publics et privés de France, pour 5.432 lits recensés avant le début de l'épidémie (1).

Cette légère augmentation se justifie par l'aménagement de lits d’appoint afin d’accueillir les patients atteint du SARS-Cov-2 en état critique, mais sans exclure d'autres malades. Car il faut bien comprendre que la création de nouveaux lits de réanimation se fait sur le principe des vases communicants, donc au détriment d'autres lits. « L’augmentation du nombre de lits de réanimation pour les patients du Covid-19 doit être comprise dans cette logique de réorganisation, avec tous les efforts et toutes les contraintes que cela implique, notamment au niveau des règles d'hygiène », explique le Pr. Dominique Rossi, président de la commission médicale d'établissement de l'AP-HM (Assistance publique - Hôpitaux de Marseille).

Ce qui s'est traduit par la suspension de certaines unités de soins et le report d'interventions chirurgicales pendant le confinement à Marseille comme ailleurs, alors que la capacité d'accueil avait atteint le chiffre record de 7.027 lits de réanimation en France. Un paradoxe lourd de conséquences, notamment pour les personnes atteintes des pathologies chroniques telles que les maladies cardiaques, avec un risque important pour les patients qui ont décompensé chez eux pendant cette période de confinement.

Pourtant, l'assistance Publique des Hôpitaux de Paris a annoncé fin septembre qu'elle était à nouveau contrainte de déprogrammer certaines opérations chirurgicales, alors que la part des malades du Covid-19 atteignait 25% des lits de réanimation. Même situation au CHU de Toulouse, qui envisage de déprogrammer 20 % des actes ou hospitalisations prévus lorsqu’il n’y a pas de caractère d’urgence.

Impuissance et enfumage

De nouvelles menaces de congestion du système hospitalier inquiétantes, alors qu'on est à priori loin de la situation d'alerte du printemps dernier. Dans le même temps, le ministère de la Santé nous confirme que son « plan prévoit de pouvoir étendre la capacité de prise en réanimation pour les patients Covid-19 et non Covid-19, et de porter si nécessaire celle-ci à 12.000 lits de réanimation ». Mais cela ressemble plutôt à un plan... de communication. « On peut annoncer dix ou quinze mille lits supplémentaires, mais la réalité, c'est que nous avons aujourd'hui à disposition certains lits de réanimation que nous ne pouvons même pas utiliser en pleine période de saturation parce que nous n’avons pas assez de personnel soignant », confirme le Dr. Étienne Fourquet, président du Syndicat national des anesthésistes réanimateurs de France. « L'augmentation sensible du nombre de lits de réanimation n'est même pas rationnelle ; ce serait comme aménager des autoroutes à douze voies pour réduire les accidents automobiles. Il s'agirait plutôt de pouvoir disposer d'une marge pour répondre aux afflux massifs, sur le concept des lits de réanimation éphémères, en faisant d'abord de gros efforts de formation ».

Les annonces du ministère de la santé s’apparenteraient donc davantage à une mystification face à l’incapacité de donner à l’hôpital public les moyens nécessaires pour une bonne gestion des lits de réanimation.

Un enfumage qui escamote deux grands problèmes structurels. D'abord le déséquilibre régional de l'offre de lits de réanimation. Ainsi, pour des raisons de concentrations démographiques, les régions lyonnaise et parisienne sont plutôt mieux dotées : 9 lits/100 000 habitants par exemple en Île-de-France contre 4 lits/100 000 habitants dans les Pays de la Loire. Un déséquilibre doublé d'une injustice, puisque le niveau d’alerte maximale (et ses conséquences) s’applique dans toute la France selon le même critère, c'est à dire lorsque plus de 30 % des lits de réanimation d’une région sont occupés par des patients atteints du Covid-19.

Ensuite, l'autre grand problème concerne la répartition par établissements de ces lits de réanimation, quasi-exclusivement à la charge de l'hôpital public, puisque le secteur privé représente à peine 10% de l'offre. Pour une raison bien simple : l'absence de rentabilité. Toutes les réanimations sont en effet déficitaires en France (pour un coût par patient pouvant atteindre 8.000 € par jour).

Les cliniques privées s'en désintéresseraient donc, et les directeurs d'hôpitaux rechigneraient à revaloriser leurs besoins en lits de réanimation. Une réalité sans doute trop difficile à dire pour le ministère de la Santé qui semble vivre d'espoir et de promesses.

(1) D'après le recensement de la Direction de la Recherche, des Études et l’Évaluation et des Statistiques (DRESS) au 31 décembre 2018

Enquête diffusée en partenariat avec Atlantico

05/10/2020 - Toute reproduction interdite


L'entrée d'une unité de soins intensifs pour les patients atteints de coronavirus à l'hôpital privé de la Clinique de l'Orangerie à Strasbourg, le 17 avril 2020
Christian Hartmann/Reuters
De Francis Mateo