Nos politiques seraient-ils atteints de « la maladie du pipeau » ? L’on doit se poser la question, quand on voit nombre d’entre eux reprendre en chœur les propos d’un ministre de l’Intérieur qui se permet d’asséner « sa vérité » sur les évènements de la Pitié-Salpêtrière avant même qu’une enquête digne de ce nom ait permis de savoir ce qui s’est réellement passé. Par Emmanuel Razavi

Qu’il se soit passé quelque chose d’anormal, c’est évident. Les vidéos circulant sur la toile le montrent. Mais la triple question qui doit être posée, avant toute condamnation ministérielle, c’est : « que s’est-il réellement passé, comment, et pourquoi cela s’est-il passé ? ».


Lorsque l’on est tenant de la parole gouvernementale dans une démocratie, on n’a pas le droit de parler sans respecter le cadre de la loi. Encore moins celui d’affirmer sans savoir. Sinon, cela s’appelle du story telling. Autrement dit : du Pipeau.


Et le pipeau, justement, c’est tout le problème d’une partie de notre communauté politique actuelle qui balance des contrevérités imbéciles à longueur de journée. C’est par exemple Aurélien Taché qui comparait il y a quelques mois le voile islamique au serre-tête, ou Marlène Schiappa qui évoquait une convergence idéologique entre la Manif pour tous et les terroristes islamistes.


Au jeu du pipeau – et c’est bien préoccupant – le parti majoritaire est composé de virtuoses, tant nombre de ses responsables ont fait circuler des imbécilités avec autant de complexes qu’une étagère Ikéa. Comment les blâmer toutefois, tant le pipeau est devenu l’instrument de nos gouvernants depuis des décennies.


Bien sûr, régulièrement, ces derniers se font recadrer par la presse. Viennent alors les excuses, le rétropédalage.
Mais en racontant n’importe quoi, en ne respectant rien d’autres que le mensonge, se rendent-ils compte qu’ils contribuent à l’inversion des valeurs, à déconstruire chaque jour un peu plus ce qui a fait le socle de la république et de la démocratie ?

Manipuler plutôt que faire face


Ne nous leurrons pas. Ils savent, à l’instar de leurs pairs, et bien sûr de leurs concitoyens, que la société va mal, de plus en plus mal. Ils savent bien que les gilets jaunes - quoi qu’on pense du mouvement et de ses dérives - ne sont pas descendus dans la rue sans raison. Ils savent aussi qu’une majorité de Français s’inquiètent de voir leur pays se communautariser au détriment du vivre ensemble, et s’idéologiser au préjudice de nos valeurs républicaines. Ils savent tout autant que nos villages sont en train de mourir d’une politique du tout numérique allié à la fermeture des bureaux de poste, des maternités et des classes d’écoles …


Ils savent, en résumé, que la société est au bord de l’implosion, les services de renseignement français eux-mêmes les mettant en garde depuis longtemps.


Et rien. Toujours rien d’autre que du vent. De la manipulation. Du pipeau.


On pourrait imaginer que nos élites politiques sont en fait cyniques. Mais non. C’est pire. Elles sont déconnectées, sans profondeur historique aucune. La philosophe et politologue Hannah Arendt expliquait : « c’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal ».

Notre ministre de l’Intérieur et ses condisciples passés maîtres dans l’art du pipeau feraient bien de la lire. Ils comprendraient alors - peut-être - à quel point la démocratie peut-être fragile et pourquoi l’on doit, pour la préserver, se garder de jouer avec elle.

05/05/2019 - Toute reproduction interdite


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Benoît Tessier/Reuters
De Emmanuel Razavi