Des robots mules aux engins autonomes armés, les militaires français ouvrent grand les bras à la « troisième révolution des techniques de guerre ».

Par notre spécialiste des questions de Défense Mériadec Raffray

 

Ils sont présents dans toutes les séquences qui défilent, ce jeudi, sous les yeux des invités de l’armée de Terre, à sa grande démonstration annuelle, sur le plateau de Satory, à proximité de Versailles, où ses techniciens côtoient au quotidien les industriels de l’armement. Ce matin d’octobre, dans les airs, volent des drones de différentes tailles. Dans le scénario du jour, ils renseignent les combattants sur les intentions de l’ennemi. Pendant ce temps, au sol, de petits véhicules télécommandés, à chenille ou à roue, illustrent la palette de tâches ingrates ou exposées dont ils seraient en mesure de décharger les soldats : celui-ci prélève les échantillons de terre et d’air qui serviront à confirmer ou lever une suspicion d’emploi de gaz toxiques par l’adversaire ; celui-là intervient pour déminer un axe ; cet autre transporte les sacs d’un groupe de combat au rythme de sa progression. Quand l’organisateur simule un brouillage ennemi qui coupe sa liaison avec l’opérateur, l’engin fait demi-tour et revient sur ses traces jusqu’à son point de départ, grâce à son intelligence embarquée.

L’armée de Terre française, qui réfléchit à l’emploi des robots depuis plusieurs années, vient de franchir un cap décisif en lançant son projet Vulcain, qui vise à robotiser ses unités à l’horizon 2030-2040. Le défi est de taille. Il s’agit pour elle de ne pas passer à côté de la « troisième révolution des techniques de guerre ». De négocier au mieux de ses intérêts cette rupture comparable à l’arrivée de la poudre à canon ou de l’arme nucléaire, selon les spécialistes. Au Centre d’entraînement au combat en zone urbaine (le Cenzub) au camp de Sissonnes, dans l’Aisne, où défilent à tour de rôle les régiments, une section robotisée a été créée pour tester le potentiel tactique des machines disponibles sur étagère, et imaginer les champs de ses applications. Cette année, pour la première fois, l’état-major a envoyé cinq robots mules de type Robopex au Sahel pour les confronter à la réalité des opérations et d’un théâtre extrêmement « abrasif ». Les enseignements tirés enrichiront la « dynamique collective » que l’état-major a initiée avec la Direction générale de l’armement (DGA), responsable de l’équipement des forces armées, et les industriels, afin d’optimiser l’expression de ses besoins et d'éviter les écueils technologiques ou financiers.

Fruit d’un partenariat franco-israélien, le Robopex est une sorte de quad sans volant ni siège, mu par un moteur électrique. Sur sa plateforme, il peut transporter 750 kg pendant 8 heures à la vitesse moyenne de 8 km/h. Démonstration dans les bois de Satory par les équipes du Battle Lab Terre, la petite cellule qui passe les innovations en gestation au crible du terrain et des opérations : avec précaution et dextérité, l’opérateur téléguide sa machine sur les feuilles glissantes jonchées de branches d’arbre, lui fait franchir des bosses et des trous profonds. Pour optimiser ces « robots outils » souvent dérivés de modèles civils, les militaires et les industriels concentrent aujourd’hui leurs efforts sur quelques points clés. Les moteurs : pour les rendre plus autonomes, silencieux et puissants. Les caisses : pour les affiner, les alléger et accroître la furtivité de l’engin. La question de la mobilité autonome est cruciale. Quasiment toutes télé-opérées à distance, ces machines sont vulnérables au brouillage ou à une perte de la liaison avec l’opérateur. Les espoirs reposent sur les progrès en matière « d’intelligence embarquée de navigation par image ». Dans ce domaine, les équipes des grands constructeurs automobiles et celles des industriels de l’armement s’auto-enrichissent.

Des robots armés au stade de prototype

La famille des robots Nerva, de Nexter, dont l’armée de Terre a déjà acquis une cinquantaine d’exemplaires, esquisse ce à quoi pourrait bientôt ressembler le champ de bataille. Tous partagent une même plateforme. Le plus petit, bardé de capteurs, pèse 3 kg et peut évoluer aussi bien sur le dos que sur le ventre. Son grand frère (5 kg) sait gravir un escalier. Le modèle supérieur (12 kg) met en œuvre un bras articulé ultra-sophistiqué. Au-delà, l’industriel ensemblier décline la gamme de l’Optio. Son X20 est surmonté d’une tourelle intégrant un canon de 20 mm et une mitrailleuse de 7,62 mm. Ce véritable char robot chenillé pesant 1,7 tonne est équipé d’une propulsion hybride qui l’autorise à évoluer à la vitesse de 22 km/h pendant 30 minutes en mode électrique, ou durant 8 heures en sollicitant son moteur diesel.

En France, ce type de robot armé n’a pas quitté le stade du prototype. Il est encore l’apanage des équipes de programmes qui travaillent au successeur du char Leclerc, à l’horizon 2040. On sait qu’il s’agira d’un système d’armes comprenant une plateforme habitée et des vecteurs autonomes. Mais d’autres pays sont passés au stade de l’emploi. En 2016, la Russie a testé son prototype de char léger robotisé Uran 9 en Syrie. Ses militaires viennent de donner leur feu vert à la constitution d’une première unité forte de 20 exemplaires de ces chars robots pesant 12 tonnes. À Pékin, la doctrine militaire valide l’emploi massif des robots tueurs, sur terre comme dans les airs. Des machines dopées à l’intelligence artificielle qui ouvriront le feu sur ordre de leurs algorithmes, sans rendre compte à leur chef humain. Un stade que se refusent à franchir la plupart des armées occidentales. Jusqu’à quand ?

14/10/2021 - Toute reproduction interdite


Novembre 2020, avant projection sur Barkhane, expérimentation du Robotex avec le1er régiment de tirailleurs d'Épinal
© Armée de Terre
De Meriadec Raffray