Le CBD, ou cannabidiol, est considéré par certains comme un substitut du cannabis et, par d’autres, comme un nouveau médicament à minima psychotrope à visée anxiolytique et antalgique. Autorisé dans un premier temps à la vente en 2018, il prend une place croissante dans les nouveaux modes de consommation d’une partie de la population française. Et pourtant, un arrêté publié le 31 décembre dernier autorise la production française et la commercialisation des produits contenant du CBD, tout en interdisant la vente et la possession de fleurs et de feuilles de tisane. Un paradoxe qui révèle la confusion que suscite ce cannabis « light » et licite, conçu au départ comme un nouveau médicament.

La chronique de Patrice Schoendorff

En 2022, la France est gangrenée par les poly-toxicomanies et de multiples addictions très diverses ; et celle au cannabis semble être la plus populaire, en tête de ce « hit-parade » particulier des toxiques illicites consommés. Se pourrait-il que le CDB, ce cannabis « light » licite, puisse constituer une alternative intéressante, un moyen de se sortir d’une dépendance néfaste, comme peut l’être la cigarette électronique pour bon nombre de fumeurs de tabac ?

En 2020, 11% des Français âgés de 18 à 64 ans ont déclaré avoir consommé du cannabis au cours de l'année. Le cannabis reste ainsi la drogue illicite la plus répandue dans le pays, depuis la dernière étude qui portait sur l'année 2016, où la proportion était la même. *

Rappelons que le cannabis, terme générique qui a fait son apparition dans les années 50, popularisé ensuite par la génération des hippies, a été présenté pendant longtemps comme une drogue « douce », sans danger véritable dans la mesure où son utilisation, ne provoque pas, a priori, de problème somatique majeur, ne met pas brutalement la vie en danger du fait de l’absence d’overdose (contrairement à l’héroïne), et qu’il se prend de manière simple, comme une cigarette à rouler.

Il est toutefois avéré que la prise habituelle de cannabis n’est pas sans conséquence pour la santé. La massification de sa consommation, qui concerne de plus en plus de personnes en France et de jeunes - voire très jeunes - mettent désormais en exergue les effets nocifs de cette substance, en particulier sur le plan neuro psychiatrique, avec des risques de pharmaco psychoses pour les plus jeunes, et de démentifications* pour les fumeurs anciens. Elle est aussi à l’origine de troubles anxieux et de dépressions.

Il existe également des risques au plan somatique, car le cannabis amplifie certains problèmes de santé existants, comme certaines maladies chroniques :

- La consommation de cannabis augmente la fréquence cardiaque et peut en altérer le rythme. Elle favorise aussi la haute pression artérielle.

- L’inhalation de la fumée de cannabis peut aggraver certaines maladies respiratoires déjà existantes et même en favoriser l’apparition.

- La fumée produite par la combustion du cannabis contient, comme celle du tabac, plusieurs produits néfastes pour la santé, dont certains cancérigènes.

- Les plus récentes évaluations scientifiques ne permettent toutefois pas de prouver que le risque de développer un cancer du poumon, de la gorge ou du cou est plus important chez les consommateurs de cannabis.

Le cannabis est donc une drogue à part entière avec un vrai potentiel destructeur, même si celui-ci est relativement lent.

Il est à noter que malgré l’autorisation de l’utilisation des fameux produits de substitution en 1994 initiée Bernard Kouchner puis confirmée par Simone Veil dans le cadre d’une réduction des risques liés au VIH, ceux-ci ne concernaient exclusivement que la substitution aux opiacés, ce qui est malheureusement toujours le cas aujourd’hui. Il n’existe à ce jour aucun autre produit de substitution véritable et officiel pour la cocaïne, le LSD, la méthamphétamine ou le cannabis !

Un produit licite pouvant agir sur les douleurs et certains cancers

C’est dans ce contexte qu’est apparu le CBD, un produit aujourd’hui licite conçu dans les années 2000, pensé au départ par les chercheurs comme un nouveau médicament pouvant agir sur certains cancers.

Le CBD, comme le cannabis « classique », est extrait du « cannabis sativa » ou chanvre cultivé, une plante à fleurs qui peut atteindre jusqu’à 2 mètres de haut. Elle pousse un peu partout dans le monde. Toutefois, elle est plus facilement trouvable dans les régions montagneuses ainsi que dans les zones tropicales et humides. On sait que l’usage du chanvre remonte à des milliers d’années, et les Chinois s’en servaient non seulement pour fabriquer des cordes et des vêtements, mais aussi pour soulager un nombre important de pathologies telles que les rhumatismes et les crampes menstruelles. Il est pareillement cultivé en Inde depuis des millénaires, où il est utilisé dans différentes pratiques et cérémonies spirituelles. Toutes les plantes de cannabis contiennent des cannabinoïdes, à des concentrations différentes. Plus de soixante cannabinoïdes sont recensées dans les différentes variétés. Le tétrahydrocannabinol (THC), le cannabidiol (CBD) et le cannabinol (CBN) sont les plus répandus. Leur biosynthèse se fait dans des glandes spécialisées présentes sur toutes les parties aériennes de la plante.

Si le THC a connu un réel engouement ces dernières décennies pour de bonnes raisons quand on s’est intéressé à son éventuel potentiel thérapeutique, et pour des mauvaises lorsque cela concerne le versant de l’addiction, le CBD retient en tout cas aujourd’hui toute l’attention des adeptes du chanvre. Il a été établi que le cannabidiol agissait sur la libération de la sérotonine, qui entraîne une atténuation de la douleur. Contrairement au CBD, le THC peut-être à la fois hallucinogène, psychodysleptique, c’est à dire perturber les sens, mais aussi psycholeptique - parce qu’il peut endormir - et psychoanaleptique parce qu’il peut exciter, tout comme l’alcool... Pour résumer, ce sont les effets du THC qui sont recherchés par les toxicomanes.

Les produits à base de CBD et qui contiennent moins de 0,3 % de THC sont actuellement autorisés par la loi. À titre de comparaison, « l’herbe » achetée illégalement contient en moyenne 11 à 13% de THC…

Le CBD n’entraine pas de dépendance. En termes de comportement, on pourrait toutefois craindre que la prise de CBD puisse être incitatoire et conduire à la bascule dans une addiction au cannabis toxicomanogène. Mais tout dépend de la motivation réelle des personnes qui vont dans les boutiques où est vendu le CBD... C’est un peu comme les cigarettes au chocolat qui finiraient par favoriser le tabagisme.

On peut bien entendu imaginer qu’un certain nombre d’acheteurs s’y rendent en espérant pouvoir accéder au THC aux doses toxicomanogènes, et il n’est pas rare d’ailleurs que ces points de vente attirent de véritables dealers alentour… Mais théoriquement, le CBD est commercialisé pour soulager les personnes qui éprouvent des douleurs, et il peut incidemment être employé à titre de substitut du haschich.

Le CBD a également des propriétés relaxantes très recherchées ; toutefois, il ne saurait en aucun cas constituer une alternative complète à des traitements à base d’opiacés et traiter les douleurs importantes.

Même si le CBD n’est pas aujourd’hui considéré officiellement comme un produit de substitution du THC, il pourrait parfaitement jouer ce rôle « d’ersatz » en l’absence d’autre alternative crédible pour l’heure.

Une interdiction de vente jugée illégale par la Cour Européenne de Justice

Toutefois, de manière assez surprenante et difficilement compréhensible, un arrêté du gouvernement est paru le 31/12/2021, qui encadre l’utilisation industrielle et commerciale du CBD, interdisant la vente aux consommateurs de fleurs ou de feuilles brutes à fumer ou en tisane. Selon cet arrêté, « sont autorisées la culture, l’importation, l’exportation et l’utilisation industrielle et commerciale des seules variétés de Cannabis sativa L. ».

Or, cette interdiction de la vente du CBD en France avait été jugée illégale par la Cour Européenne de Justice par la décision du 19 novembre 2020 (aff C-663-18), selon laquelle la commercialisation du cannabidiol ne pouvait être interdite en raison de la libre circulation des marchandises au sein de l'UE. La Cour de cassation a cassé, le 23 juin 2021, un arrêt de la Cour d'appel de Grenoble ayant condamné le gérant d'une boutique de la ville qui vendait des produits à base de CBD pour détention, offre et acquisition de produits stupéfiants.

L’épilogue de cet imbroglio juridique devrait intervenir lorsque sera connue la décision du Conseil Constitutionnel, qui a statué sur les questions prioritaires de constitutionnalité sur ce texte, le 7 janvier dernier… à moins que d’autres rebondissements n’interviennent dans cette longue saga française, parfois absconse, de la licéité du cannabis, de ses dérivés, de ses improbables « ersatz » et des interdictions à géométrie variable qui concernent leur usage…

*(source sciences et avenir)

** apparition de démences précoces

18/01/2022 - Toute reproduction interdite



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De Patrice Schoendorff