60 ans après la fin de la guerre d’Algérie, des tensions sont apparues suite aux propos tenus par Emmanuel Macron devant 18 jeunes descendants de familles ayant vécu le conflit. Il aurait déclaré que ce pays s'est construit sur la base d'une "rente mémorielle" alimentée par le "système politico-militaire" a rapporté le journal Le Monde, déclenchant la colère algérienne.

L’analyse de Bouziane Ahmed Khodja

Selon le quotidien, le président Macron aurait évoqué "une histoire officielle totalement réécrite" qui "ne repose pas sur des vérités" mais sur "un discours qui repose sur la haine de la France". Jusqu’à aujourd’hui, ces déclarations n'ont pas été démenties par l’Élysée.

Ce climat de tension entre les deux pays intervient à l'approche du 60e anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie et de son indépendance. Dans un communiqué, la présidence algérienne a exprimé samedi dernier son "rejet de toute ingérence dans les affaires intérieures". Alger a immédiatement rappelé son ambassadeur à Paris pour des consultations et les remarques présumées de Macron ont suscité l’ire du gouvernement algérien, qui a violemment réagi à travers des communiqués hostiles. Une campagne féroce a été lancée en fin de semaine par tous les partis islamistes, conservateurs ou progressistes, ainsi que tous les médias, sans exception.

Le premier ministre algérien Aïmene Benabderrahmane a jugé « inacceptables » les propos de Macron. Et de son côté, la présidence de la République algérienne a renchéri en qualifiant d’« irresponsables » ces déclarations qui ont été largement rapportées par la presse arabophone. Toutefois, la réaction la plus virulente est venue du ministre des Affaires religieuses Youcef Belmehdi. Repris pompeusement par le journal arabophone proche des généraux El Bilad , il a déclaré : « L’Algérie nourrissait cette contrée dont le peuple criait famine et mangeait des rats ». Une référence claire à la France. El Khabar, le journal arabophone connu pour sa proximité de la présidence algérienne a titré, ce lundi 4 octobre : « La France colonialiste a exterminé 6.350.000 algériens ». Le parti islamiste Mouvement de la société pour la paix a lui aussi réagi en condamnant les propos du président français : « Macron a traduit l’esprit colonialiste de la France officielle. »

Les militaires – via le président algérien Abdelmadjid Tebboune - ont interdit aux avions militaires français de survoler son territoire. « Nous avons appris ce dimanche que les Algériens ont interdit le survol de leur territoire aux avions militaires français », a confirmé le colonel français Pascal Ianni à l'agence de presse AFP. Les avions français traversent régulièrement l’espace aérien algérien pour rejoindre la région sahélienne de l'Afrique, et principalement le Mali, où quelque 5 000 militaires français sont déployés dans le cadre de l’opération anti-djihadiste Barkhane. Selon le colonel Ianni, « cela perturbe légèrement le flux de soutien mais cela n'affecte pas les opérations » de la France au Sahel. « Il s'agit avant tout d'une question diplomatique », a-t-il ajouté. Les missions françaises de renseignement et d'information au Sahel, effectuées avec des drones Reaper, ne sont pas non plus affectées, selon le colonel Ianni. Ces drones opèrent depuis Niamey, au Niger, et ne survolent pas l'Algérie. Cette interdiction de vol intervient toutefois à un stade logistique délicat pour l’État-major français, qui a commencé ces derniers jours à réorganiser ses opérations dans la bande sahélo-saharienne, notamment dans le nord du Mali, frontalier de l'Algérie.

Les relations entre la France et l'Algérie étaient déjà tendues depuis plusieurs jours. Car face à l’immobilisme des États du Maghreb pour rapatrier leurs ressortissants "sans-papiers" résidant illégalement sur le territoire français, le président Macron a décidé de réduire l’octroi des visas de 50% pour les Algériens et les Marocains, et de 30% pour les Tunisiens. Le mercredi 29 septembre, l'ambassadeur de France à Alger, François Gouyette, a été convoqué par le ministère algérien des Affaires étrangères pour se voir notifier une "protestation formelle" suite à la décision de Paris.

Un « pardon » qui passe mal

Alger, une nouvelle fois très irritée par l’hommage rendu par le président Macron, n’en attendait pas davantage pour ouvrir une autre crise diplomatique avec Paris. Le président Macron avait en effet demandé « pardon » aux Harkis abandonnés en 1962 sur le sol algérien, alors qu’ils avaient combattu pour la France pendant la guerre d'indépendance algérienne. « Au nom de la France, je dis aux Harkis et à leurs enfants, d'une voix forte et solennelle, que la République a une dette envers eux. Aux combattants, je tiens à exprimer notre gratitude. Nous n'oublierons pas. Aux combattants abandonnés, à leurs familles qui ont subi les camps de concentration, la prison, le déni, je vous demande pardon, nous n'oublierons pas », avait-il déclaré lors d'une cérémonie organisée à l'Élysée. À cette occasion, Emmanuel Macron a promis de présenter un projet de loi visant à reconnaître et indemniser les combattants algériens avant la fin de l'année. 200.000 Harkis ont combattu aux côtés de l'armée française pendant la guerre, entre 1954 et 1962. Après l'indépendance de l’Algérie, seuls 42.000 d'entre eux ont été autorisés à se rendre en France.

Cette nouvelle crise s’annonce longue et éprouvante pour les deux parties. Les deux pays ont des intérêts non seulement politiques mais aussi économiques de chaque côté de la Méditerranée. Plus de 3 millions d'Algériens et de Français d’origine algérienne vivent en France, chiffre bien souvent revu à la baisse ou à la hausse selon les groupes politiques qui en font un sujet de débat avant les présidentielles de 2022.

Des appels au boycott des produits français raisonnent très fort en Algérie, où le sentiment anti-français est de plus en plus manifesté par toutes les sphères politiques et populaires.

04/10/2021 - Toute reproduction interdite


Le général François Meyer est décoré de la "Grande Croix de la Légion d'honneur" par le président Emmanuel Macron lors d'une cérémonie à la mémoire des Harkis à Paris, le 20 septembre 2021.
© Gonzalo Fuentes/Reuters
De Bouziane Ahmed Khodja