Vincent Roux codirige la rédaction du Figaro Live, qui décrypte l’actualité internationale en vidéo. Malgré le confinement, ses équipes se sont organisées pour rester en prise avec le terrain, donnant la parole aux meilleurs analystes… et aux Français ! Une réussite.                                                    

                                                                      Entretien conduit par Peggy Porquet

GGN : En cette période de crise, comment la rédaction vidéo du Figaro Live s’organise-telle ?

Vincent Roux : Nous avons anticipé les conséquences du confinement une dizaine de jours avant l’annonce présidentielle. Nous avons reçu dès le début des instructions claires. Dès ce moment, nous avons réfléchi à l’organisation en télétravail, même si cette manière de travailler faisait déjà partie de notre état d’esprit. J’ai moi-même été reporter et je sais envoyer une vidéo pour une heure précise via internet. Il faut cependant saluer la contribution des services généraux et informatiques du Figaro qui nous ont été efficaces. L’un des membres de notre équipe est ainsi capable de faire de la réalisation, la rédaction et l’animation seul depuis son appartement transformé en studio de stream, ce qui permet de faire du direct. Nous avions expérimenté ce dispositif connecté dès le soir des élections municipales. Nous avions en fait deux formes de programmes : l’un « institutionnel » avec un plateau que j’animais, l’autre, en stream, dédié aux questions/réponses des internautes, sur les résultats dans leurs communes, Ce programme était animé par Sylvain Chatelain, mon alter ego, qui avait organisé une configuration à son domicile lors des municipales. Suite à la décision du confinement, ce dispositif de stream nous a permis d’assurer les premiers jours de transition.

GGN : Quelle est l’utilité de la vidéo dans le traitement de l’information du Figaro ?

Vincent Roux : La vidéo apporte de la séquence et des scènes. Elle propose ainsi une immersion. Elle fait aussi gagner du temps à l’internaute dans la prise de connaissance d’une information. Nous proposons des résumés, des récapitulatifs, les cinq points à connaître. C’est un outil très puissant pour l’interactivité. Nous pouvons avoir un échange en temps réel avec nos internautes et leur répondre. Les plateaux sont aussi constitués de débats réalisés en direct. Nous avons des pages de débats extraordinaires, notamment avec le Figaro Vox. Notre apport permet d’avoir plusieurs interlocuteurs tous les jours autour d’une table pour évoquer l’actualité et proposer de l’interactivité. L’immédiateté est aussi extrêmement importante. Au moment de l’attentat de Strasbourg en décembre 2018, j’ai eu une intuition qui nous a différenciés du web et des chaînes d’info en continu. Après cet attentat, l’AFP avait mis une caméra sur pied devant l’entrée du marché de Noël et l’on ne voyait pas grand-chose. C’était plutôt une image prétexte. Mais j’ai demandé que cette image soit mise sur la page d’accueil du Figaro et dans le blog qui était consacré à l’attentat. Parce qu’à droite, il y avait les dernières dépêches, en dessous les informations qui concernaient les attentats et qui pouvaient permettre de remettre en contexte. L’image a apporté à ce moment là une immersion comme si les internautes étaient eux-mêmes à Strasbourg. Avec ce système, les internautes ont toutes les infos en temps réel. Ils peuvent plonger dans l’instantanéité !

GGN : Dans cette période compliquée, comment vos journalistes s’organisent-ils pour tourner ?

Vincent Roux : Une partie des journalistes ont emporté une caméra avec eux. C’est le cas de Thibault Izoret qui fait beaucoup de reportages en direct. Nous avons aussi des programmes en partenariat avec Facebook qui s’appellent «Factus ». Ce sont des décryptages et des vérifications des faits d’actualité. Nous travaillons avec des téléphones portables et nous avons des kits sons - des micros avec de très longs fils - et des perches à selfies. Nous sommes particulièrement attentifs à tous les équipements qui nous permettent de travailler avec légèreté, ce qui nous permet d’être réactifs et immergés.

GGN : Vous recevez sur vos plateaux les meilleurs analystes Français. Après deux mois de crise, quel est votre regard sur la situation ?

Vincent Roux : En tant que journaliste, j’aime être surpris car mes idées préconçues sont souvent battues en brèche. Cela grâce aux analystes, aux éditorialistes et aux experts qui viennent chez nous. On apprend tous ! Il y a une première idée reçue sur laquelle nous sommes par exemple revenus : celle qui voudrait que les Français soient indisciplinés. Lors d’un débat, j’ai été convaincu que c’était faux. Ils sont impatients, mais pas indisciplinés. Ils ont même été surprenants dans la manière dont ils se sont conformés aux consignes de confinement. L’écrasante majorité des Français ont respecté les règles. Les services de renseignement craignaient des révoltes. Hormis, des troubles en banlieue, cela a été l’inverse. Le deuxième élément qui m’a marqué est le niveau de défiance envers les autorités. J’ai été surpris de voir que la côte de popularité du président avait remonté dans un premier temps. Par la suite, j’ai animé une controverse au cours de laquelle j’ai posé la question à des éditorialistes. A ma surprise, ils m’ont tous confirmé leur confiance. Mais la communication confuse et contradictoire de l’Exécutif - en particulier les tests d’immunité - a suscité de la défiance. Bien entendu, les déclarations d’Agnès Buzyn y ont contribué. Une partie de l’opinion a eu le sentiment d’avoir été infantilisée. J’ai aussi organisé une controverse sur les hôpitaux. J’ai constaté que l’on désacralisait la parole des médecins en tant qu’experts. Les grands ‘mandarins’ de la médecine ont toujours une façon de parler définitive, très ferme. On a vu qu’avec la polarité et la virulence des débats, leur parole était souvent contestée (…). Toutefois, certains débats n’ont pas encore percé. Nous avons toujours vécu avec des virus, et apprendre à vivre avec fait partie de la vie. Disposons-nous de traitements nous permettant d’y faire face ? La question n’a pas été assez posée. Tout a été un peu confisqué par la polémique de la bithérapie proposée par le Professeur Raoult. La problématique d’Edouard Philippe est de relancer l’économie sans provoquer de nouveau la contagion. Il évoque plein de choses, mais ne parle pas de la possibilité des traitements existants qui pourraient permettre d’endiguer le virus. Il ne propose pas de solution de contournement. Dans le débat, la place de la technostructure n’a pas non plus été évoquée.

« Il y a un risque de totalitarisme numérique »

GGN : Face à la crise que subit la presse papier de quelle manière les médias vont-ils évoluer dans les prochains mois ?

Vincent Roux : J’ai une conviction. A notre niveau, un cap a été franchi avec des lecteurs qui s’abonnent de plus en plus à nos offres web et premium. Nous constatons la fidélité de notre lectorat, qui repose sur la qualité de nos contenus. La situation actuelle a validé le fait que l’échange et l’interactivité passent par la vidéo. Lorsque l’on constate l’explosion des TEAMS, des ZOOM ou des Skype, on voit que l’on a besoin d’échange et d’être présent en vidéo. C’est ce que nous voulons faire éditorialement à Figaro Live. Nous proposerons à nos internautes des choses nouvelles pour être encore plus performants et pertinents dans nos réponses. Toutefois, pour les médias en général, la grande question qui se pose est celle de l’arrêt de l’activité économique. La publicité est un outil important de financement. C’est un vrai défi et j’espère que des solutions vont être trouvées. Les affaires récentes de fakenews démontrent l’importance d’avoir des médias pluralistes et solides qui savent produire de l’information libre, vérifiée et recoupée. Avec la digitalisation croissante, nous aurons des marques d’information multimédias. Le Figaro, TF1, France Info combinent déjà de l’écrit, de la vidéo, du podcast et de la photo. La situation actuelle fait que les audiences alternatives explosent et cette tendance va s’accentuer, même si les journaux continuent à se vendre et que les gens continuent de regarder la télévision. Je pense que la vidéo va prendre énormément de place. Ce qui m’a séduit au Figaro, c’est qu’il s’agit d’une très ancienne marque de presse qui a toujours su rebondir, perdurer et innover. A mon entrée dans le groupe, j’ai été frappé par l’ouverture d’esprit et d’écoute.

GGN : En quoi peut-on imaginer que les médias vidéo en ligne puissent supplanter les chaînes mainstream ?

Vincent Roux : Il est trop tôt pour le dire. Il y a une certitude, c’est que les GAFA, en particulier YouTube, constituent un énorme défi. Pourrons-nous passer en dehors de ces plateformes ? Dans l’état actuel de l’environnement législatif, à partir du moment ou les GAFA n’ont pas les mêmes contraintes que les éditeurs de médias, c’est un problème. Les GAFA causent aussi un problème pour la démocratie et la pluralité de l’information. L’opacité sur certains algorithmes de YouTube fait que certains contenus peuvent être « strikés », c’est-à-dire dénoncés et bannis de la chaine. Du jour au lendemain, on se retrouve un peu dans la situation du petit producteur étranglé par la grande distribution. Démocratiquement, ce n’est pas possible. Il y a déjà eu des scandales. Il y a un risque de totalitarisme numérique. Il y a en outre une confusion totale. Sont-elles uniquement des plateformes ? Sont-elles des médias ? C’est une question que beaucoup de gens se posent. On ne peut pas continuer ainsi. Enfin, il est essentiel que les journalistes inspirent moins de défiance. Les médias ont peut-être trop fait de l’entre-soi et je suis convaincu qu’il faut de fait remettre l’internaute au cœur des sujets. Sinon il y a un risque qu’il se reporte sur les fakenews.

GGN : Ne pensez-vous pas que les internautes ont envie de consommer des informations positives ?

Vincent Roux : Une information, qu’elle soit positive ou anxiogène, est de toute manière consommée. Car une info reste une info. Je garde toujours en tête le fait de savoir si l’internaute pense que nous lui mentons ou non. Il est certain qu’il veut des éléments d’infos qui le rendent « meilleur » ou plus performant. Tout ce qui concerne une info pratique, permettant à l’internaute de progresser, fonctionne. L’audience aime également le suspens et l’émotion. Il faut savoir présenter, mais aussi rejoindre l’internaute là où il est.

30/04/2020 - Toute reporduction interdite


Figaro LIve
De Peggy Porquet