Analyses | 24 janvier 2021

Feu vert pour le chantier militaire majeur des quinze prochaines années

De Meriadec Raffray
4 min

Emmanuel Macron a tranché : le porte-avions de nouvelle génération sera à propulsion nucléaire. Les marins attendaient avec impatience ce choix qui s’imposait pour mettre en chantier le successeur du Charles. Il sera plus gros, et plus autonome.

          Par Mériadec Raffray. 

Début décembre, Emmanuel Macron a dévoilé son plan de relance de la filière nucléaire française à l’usine du groupe Framatome du Creusot, qui fabrique des chaudières nucléaires et certaines pièces des réacteurs compacts que TechnicAtome conçoit et réalise pour les porte-avions et les sous-marins nucléaires de la Marine nationale. Il en a profité pour confirmer officiellement le choix de la propulsion nucléaire pour le successeur du Charles de Gaulle, dont la vie opérationnelle prendra fin en 2038, au terme de 37 ans de bons et loyaux services. Les marins attendaient cela depuis un moment. Compte tenu de la complexité et du coût d’un tel bâtiment, il devenait urgent de lancer le programme du « porte-avions de nouvelle génération », le « PANG ». L’option du nucléaire s’est quasiment imposée d’elle-même. Elle répond de manière optimale au souhait opérationnel des marins : disposer de la plateforme la plus autonome et la plus souple possible. Elle maintiendra les compétences des équipes qui entretiendront les futures générations de nos sous-marins nucléaires, fers de lance de la dissuasion et de notre autonomie stratégique.

Pourquoi l’option du nucléaire s’est imposée d’elle même

Mesurant 300 mètres de long et 80 de large au niveau du pont d’envol, jaugeant 75 000 tonnes en déplacement, la future « arme de poids politique massif » de la France bénéficiera des dernières innovations technologiques. Son taux de disponibilité devrait atteindre le record de 65% sur toute sa durée de vie (40 ans). Il s’écoulera 10 ans entre deux rechargements de son réacteur en combustible nucléaire, contre 7 à 8 actuellement. En mer, il lui suffira de refaire le plein en carburéacteur tous les 5 à 7 jours. Cela aurait été au moins 8 heures si ses turbines avaient consommé du fuel comme les deux nouveaux porte-aéronefs britanniques de la classe des 65 000 tonnes, soit 23 000 de plus que le Charles. Mais la Royal Navy n’avait pas vraiment d’alternative ; faute d’avoir suffisamment investi, son industrie a perdu une partie de son savoir-faire nucléaire. Les deux réacteurs du PANG seront une version plus puissante des type K15 en service. Baptisée K22, elles lui permettront d’atteindre la vitesse de croisière de 27 nœuds -  soit 50 km/h - requise pour faire décoller les avions avec le système, lui aussi énergétivore,  des catapultes électromagnétiques américaines logées sous ses deux pistes d’envol dont le tracé sera allongé, car ses avions de combat auront pris du poids. Le SCAF, le futur avion européen multi-rôle franco-allemand, affichera au moins 30 tonnes. Le pont d’envol pourra en accueillir 25, les hangars 30, y compris l’avion de guet aérien, les hélicoptères et les drones d’accompagnement.

Chef d’état-major de la Marine nationale, lui-même ancien pilote de Rafale et pacha du Charles, l’amiral Pierre Vandier a supervisé le groupe de travail qui a décortiqué la question de la succession du porte-avions sous tous les angles durant les deux années écoulées. Pour lui, « La conclusion est claire : nous avons besoin dun tel navire dans la Marine de 2040 ». A l’heure où les océans redeviennent stratégiques, toutes les grandes puissances maritimes s’en dotent. D’ici 2024, les Etats-Unis auront renouvelé leurs 11 mastodontes à propulsion nucléaire. La Chine s’est lancée dans la construction de deux unités ultramodernes, tandis que l’Inde a mis en chantier son premier bâtiment et s’interroge sur l’opportunité d’un second. En 2022, la Russie aura terminé la modernisation de son vieux Kusnetsov. Dans son livre souvenir intitulé « Amiral Le sel et les étoiles » (éditions Favre), Alain Coldefy, qui a commandé le Foch en Adriatique lors de la guerre du Kosovo et terminé sa carrière comme numéro deux des armées, explique : « de plus en plus de pays construisent des porte-avions car ils combinent la puissance aérienne vers la terre, la maîtrise de gigantesque espaces aéromaritimes et le combat en haute mer entre forces navales ». Le ticket d’entrée est élevé. Pour le PANG, les estimations oscillent entre 5 et 10 milliards d’euros. La plus grosse part irriguera l’industrie nationale. En régime de croisière, le chantier mobilisera 2 000 de nos meilleurs ingénieurs et ouvriers, essentiellement en Bretagne, dans les Pays de Loire et dans le Sud-Est.

Une commande qui irriguera l’industrie française

En novembre 2018 , raconte l’amiral Coldefy , qui a présidé l’académie de Marine de 2016 à 2018, Emmanuel Macron embarque sur le Charles. Jusqu’à trois heures du matin, le chef de l’Etat - et des armées - parcourt les entrailles du navire, croisant ici une femme officier chef de quart en passerelle hyper diplômée, là un marin qui rangeait les poubelles, un pilote de chasse ou un électricien. A la fin, il se tourne vers l’amiral et lui demande : « Comment arrivez-vous à faire travailler tout ce monde ensemble ? » Réponse du narrateur : « Un métier, du respect, des règles » ; qui ajoute : « Il faut 15 à 20 ans pour transformer un porte-avions démonstrateur en un outil de combat ». Raison de plus pour perpétuer ce savoir-faire que la France est - encore - la seule au monde à partager avec les Etats-Unis. Aucun autre porte-avions que les leurs ne met en œuvre la version la plus aboutie : à catapulte pour le décollage, et appontage avec brin d’arrêt. De l’Afghanistan, à partir de 2003, jusqu’à l’Irak l’hiver dernier, le Charles a participé à tous engagements militaires de la France dans le monde depuis 2001. « Les larmes de nos souverains ont le goût salé de la mer qu’ils ont ignorée », disait Richelieu.

19/01/2021 - Toute reproduction interdite


Le président Emmanuel Macron regarde la maquette du futur porte-avions français lors d'une visite du site de production du réacteur nucléaire Framatome au Creusot, France, 8 décembre 2020
Laurent Cipriani/Pool via Reuters
De Meriadec Raffray

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