Culture | 5 octobre 2020

Festival Lumière : le cinéma classique est notre histoire

De Lionel Lacour
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Lionel Lacour est spécialiste de l’histoire du cinéma et réalisateur. Sa chronique hebdomadaire nous raconte ce que le cinéma dit de notre société.

Malgré la situation sanitaire, la douzième édition du Festival Lumière  se tiendra du 10 au 18 octobre  à Lyon. Si en 2009 certains ont pu douter du succès de cet événement, Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière, a réussi à l’imposer, notamment en l’accompagnant du Prix Lumière récompensant un cinéaste ou artiste ayant marqué l’Histoire du cinéma. Le premier lauréat fut Clint Eastwood, suivi par d’autres artistes, européens, américains et asiatiques. Cette année, Jean-Pierre et Luc Dardenne, les cinéastes belges deux fois « Palme d’or » à Cannes, seront les heureux récipiendaires du prix Lumière et dont la filmographie sera à l’honneur.

Autour du prix se déploie une programmation qui constitue l’ADN du festival constituée d’une nouvelle sélection de films classiques, la plupart restaurés, dans des séances toujours présentées par des artistes ou spécialistes du cinéma. Alors que les oiseaux de mauvais augure affirment que le cinéma en salle est agonisant, comment expliquer le succès grandissant de ce festival et l’engouement des spectateurs comme des invités à se donner rendez-vous Rue du Premier Film à Lyon et dans toutes les salles de la Métropole, qui plus est pour ce qu’on appelait il n’y a pas si longtemps encore des « vieux films » ?

Il est toujours amusant d’assister aux séances du festival Lumière programmées par Maelle Arnaud. Une sélection entre films rares ou quasi invisibles, films cultes ou populaires, mêle tous les publics.  Cette année, la rétrospective consacrée aux films dialogués par Michel Audiard est déjà un succès de prévente où se retrouveront jeunes et beaucoup moins jeunes pour des séances présentées par des invités fans du scénariste que Gabin appelait « le petit cycliste ». Si chaque présentation de film est unique, il y a quelques moments assez récurrents. Nul doute que pour Le cave se rebiffe ou Les tontons flingueurs, à la question posée « Qui a déjà vu le film ? », bien des mains se lèveront. Puis viendra « Qui l’a vu en salle ? »  Bien des mains se baisseront. Car voici ce que le festival apporte à des spectateurs qui connaissent des films, parfois par cœur, qui les ont en DVD ou Blu Ray. Ils décident de venir en salle, parfois à plusieurs, pour savourer ces films avec d’autres, des inconnus, des festivaliers qui partagent une même passion. La redécouverte  des films dans les conditions bien spécifiques au cinéma : en salle ! Les dialogues de la Cave se rebiffe, l’un des films les plus programmés à la télévision depuis sa sortie en 1961, seront repris pas des spectateurs n’ignorant rien des répliques du faussaire Jean Gabin face au tenancier de maison close Bernard Blier. À commencer par Bertrand Tavernier, président de l’Institut Lumière qui se délecte du fameux « Pas de Borgia à l’office » prononcé par le Dabe/Jean Gabin. Rire devant les dialogues ciselés d’Audiard est une chose, mais le vivre sur grand écran en se rendant compte que cet humour est partagé par tous est une expérience que jamais la télévision ou la tablette ne pourront égaler. Ce que les festivaliers viennent chercher, c’est la (re)découverte d’émotions collectives et artistiques pour des films parfois formidables, parfois moins, connus ou complètement ignorés même des plus érudits. C’est le plaisir de l’art de masse inventé par deux frères à Lyon en 1895.

Au Festival Lumière, les spectateurs savent qu’ils ne pourront sûrement plus revoir en salle les films du fait de la rareté de certaines copies ou surtout en raison du faible potentiel économique d’une programmation de films dits « classiques ». En 2015, les Fauvettes, premier multiplexe réservé aux projections de films classiques a confirmé la difficulté de leur exploitation commerciale. Si des films du patrimoine y sont toujours programmés, ils ne le sont plus qu’en séance unique ou exceptionnelle.

Ce que révèle le Festival Lumière est bien autre chose que de retrouver des films anciens en salle. Bien sûr, revoir La planète des singes ou Les vikings sur grand écran est un plaisir de cinéphile sans pareil qui n’explique pas à lui seul le succès du festival. La programmation, diverse par les origines géographiques des films comme par les époques ou les styles, charrie avec elle une autre dimension, celle de la mémoire collective révélée par la sociologie des spectateurs.

En journée, le public est constitué de personnes retraitées, d’étudiants et de cinéphiles militants libérant leur agenda pour assister aux séances. En soirée ou en week-end, le public est plus mélangé, avec des familles et des jeunes adultes. Les cinémas, accueillant le festival avec plus de 30 séances ,voient parfois se succéder les mêmes spectateurs qui assistent à des films dans toutes les thématiques du festival. Ici un film mexicain, là un film de Bergman suivi d’une rareté du cinéma iranien, ici encore un mauvais film de Clouzot (il y en a un, oui ! ). Cette programmation diverse permet de comprendre que l’enjeu n’est plus seulement cinématographique. Il y a aussi  une envie de découvrir d’où l’on vient et d’appréhender des mondes différents du nôtre. En 2019, à l’occasion de la venue de Bong Joon Ho au festival, la rétrospective consacrée à des films coréens des années 1980 révélait une société coréenne en plein éveil démocratique, rêvant de libertés, notamment sexuelle et économique, dans un pays encore marqué par une dictature dite libérale.

Le « cinéma classique » que convoque le Festival Lumière n’est donc pas juste un plaisir de cinéphiles extrémistes mais bien l’occasion de voir un panorama des sociétés, occidentales, sud-américaines asiatiques ou d’ailleurs. Ce festival perpétue l’aventure entamée par les Lumière quand ils envoyaient partout dans le monde des opérateurs filmer les sociétés japonaises, mexicaines, marocaines, russes ou simplement aux confins de la France. Les projections des « vues Lumière » émerveillaient les spectateurs de tous les pays du monde, réalisant que d’autres sociétés existaient, avec leurs différences, leurs comportements pittoresques ou choquants, mais leur proximité. On aime et on prie partout dans le monde. Des vues Lumière aux films projetés au festival, les spectateurs ont vécu ou vivent cette expérience collective dont ils partagent les émotions à la sortie de la salle. Certains d’évoquer la présentation artistique ou historique du film, d’autres le passage qui les a fait rire.  L’une des phrases plaisantes à entendre concerne l’étonnement face à l’évocation de sujets tabous dans des films anciens. Les spectateurs de 2018  ont découvert Olivia de Jacqueline Audry , un film de 1951 évoquant des amours saphiques, preuve que les questions d’homosexualité ne datent pas des dernières manifestations LGBT mais traversent bien les sociétés occidentales depuis au moins l’après-guerre.  Toutefois, la question homosexuelle ne se pose plus du tout dans les mêmes termes qu’il y a cinquante ans. Le film agite alors une mémoire collective, rebattant les représentations parfois erronées d’une période ou d’un pays. Les artistes s’emparaient alors de sujets dont on n’oserait peut-être plus traiter aujourd’hui avec autant de liberté ou d’audace.

Ainsi, depuis 2009, les films classiques sélectionnés ne font rien d’autre que d’ouvrir le monde sur grand écran, apportant la découverte de la diversité géographique et la dimension mémorielle portée par chaque œuvre, cette mémoire transmise par chaque cinéaste parfois bien après sa mort à des spectateurs dont il ignorait qu’un jour ils verraient leur film. Cette addition des mémoires participe à l’élaboration d’une histoire sensible que les spectateurs du Festival Lumière reçoivent année après année, perpétuant à leur tour cet héritage en donnant envie à d’autres, enfants, parents, amis, de voir d’autres films classiques.

 

06/10/2020 - Toute reproduction interdite


Affice du film " Les tontons flingeurs"
DR
De Lionel Lacour

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