Jean-Pierre Perrin est grand reporter et lauréat du prix Joseph Kessel pour son livre-enquête "Le Djihad contre le rêve d'Alexandre" (éd. Seuil, 2017). Spécialiste de l’Afghanistan, il couvre l’actualité du pays depuis 30 ans. Pour Fild, il analyse la nouvelle stratégie de communication et les éléments de langage qu’ont adopté les talibans lors de leur ascension au pouvoir.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Qui sont les talibans en 2021 ?

Jean-Pierre Perrin : Ils sont différents de ceux que nous connaissions dans les années 1990 à plus d’un titre. D’abord, ceux de 1995 jusqu’en 2013 n’obéissaient qu’au Mollah Omar – l’ancien chef des talibans jusqu’à sa mort en 2013, ndlr – ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Nous avons maintenant une direction plurielle, avec plusieurs chefs et des luttes de pouvoirs internes. Même si l’on ne sait pas vraiment qui est l’actuel chef des talibans, il semble donc qu’il y a plusieurs tendances, même si le bagage idéologique est identique. Nous ne sommes plus du tout dans la même configuration, dans le sens où Mollah Omar était un mahdi, un envoyé de Dieu chargé de poursuivre la mission de Mahomet sur terre, et était perçu comme tel. Maintenant, nous avons des gens qui n’ont pas cette prétention. Nous sommes passés d’un groupe très religieux et un peu politique à un mouvement clairement politico-religieux.

Fild : Comment a évolué la stratégie de communication des talibans ces dernières années ?

Jean-Pierre Perrin : Les talibans se sont mis au goût du jour. Tous les mouvements islamistes font la même chose, d’ailleurs. Ils utilisent les mêmes techniques de communication que n’importe qui aujourd’hui. Ils le font même très bien car ils ont compris l’importance de communiquer, via des porte-paroles, par exemple. Durant toute la campagne militaire qui a permis aux talibans de gagner des villes les unes après les autres jusqu’à Kaboul, ils ont annoncé la prise de ces villes ou leur progression dans le pays en instantané sur les réseaux sociaux. C’était très suivi en Afghanistan : les talibans faisaient la guerre en direct. Ils sont aujourd’hui équipés pour mener cette guerre de l’image, avec des ingénieurs informatiques et des traducteurs qui communiquent même en anglais.

Fild : Pourquoi les talibans ont-ils décidé d’investir les réseaux sociaux pour leur communication ?

Jean-Pierre Perrin : Ils le font par souci d’efficacité ! Les talibans ont été remarquables dans leurs techniques de communication jusqu’à leur prise de Kaboul. C’est une stratégie que nous observions déjà avec l’État islamique (EI). Mais venant de la part des talibans, qui sont plus fondamentalistes, plus archaïques et moins modernes, c’est plus surprenant. Ils ont bien compris les conditions qu’impose la guerre moderne : il faut communiquer. Pour leur propagande interne déjà, montrer leur modernité est quelque chose d’important. Cela facilite leur recrutement en montrant qu’ils sont une armée professionnelle. À ce sujet, on a pu observer des vidéos de leurs troupes d’élite sur internet : l’Unité rouge. Ils ont très bien mis en scène leurs vidéos de propagande pour montrer que les talibans possèdent, comme les Occidentaux, l’équivalent de forces spéciales bien équipées : casques, bottes, genouillères, gilets pare-balles, fusils d’assaut. Elles ne sont sûrement pas aussi efficaces que les forces occidentales mais cela participe à renforcer leur image de professionnalisation. L’utilisation des réseaux sociaux est importante pour eux, aussi bien pour développer l’organisation en interne que pour l’ouvrir vers l’extérieur. Montrer une modernisation des talibans permet d’attirer les futurs combattants de demain plus facilement.

Fild : Les réseaux sociaux sont également utilisés par la résistance contre les talibans. Est-ce un nouveau front de la guerre entre les deux factions ?

Jean-Pierre Perrin : On a pu observer qu’il y a eu une double bataille lors de l’offensive des talibans dans le pays : d'abord sur le terrain, avec les affrontements militaires, et paralellèlement une guerre sur les réseaux sociaux. Avec d’une part la mise en scène de la progression des talibans, et de l’autre le gouvernement afghan qui essayait de contrer la propagande ennemie. Ces deux batailles ont été remportées par les talibans. Les réseaux sociaux peuvent toutefois jouer un rôle important pour les civils. Si les talibans commettent des exactions ou commencent à frapper des gens dans la rue, on peut évidemment imaginer que l’on verra ces images dans les minutes qui suivent sur les réseaux sociaux. C’est une arme de propagande qui peut se retourner contre les talibans. En revanche, force est de constater que dans les campagnes, ça ne sera pas le cas. Elles sont déjà dans les mains des talibans depuis bien longtemps sans que des images nous parviennent.

Fild : Gouvernement inclusif, talibans modérés, application plus souple de la charia pour les femmes … Faut-il réellement croire au changement des talibans ?

Jean-Pierre Perrin : Ce sont bel et bien des éléments de langage et il est difficile de dire si l’on peut les croire. Dans leur intérêt, il faut qu’ils convainquent qu’ils ont bel et bien changé parce qu’ils ont besoin que le pays bénéficie d’un certain nombre de relations internationales, notamment du point de vue économique. Les talibans ont besoin de desserrer l’étau financier dans lequel les États-Unis les ont plongés. Ils veulent être reconnus comme un nouveau gouvernement, et c’est pour cela qu’ils jouent la carte d‘une certaine modération. S’ils montrent qu’ils sont exactement comme avant, la Chine - qui est déjà très prudente, quoi qu’on en dise, dès qu’il s’agit d’investissements - ne va pas investir à tort et à travers. Elle ne le fera que si le pays est stable, que les infrastructures fonctionnent et qu’elle n’a pas affaire à des fous furieux. Même si, sur le fond, les choses ne vont probablement pas beaucoup évoluer, les talibans essayent de changer leur image.

Fild : L’Occident est-il en train de se faire duper par les discours tenus par les talibans ?

Jean-Pierre Perrin : L’Occident reste prudent pour le moment. On n’a pas encore assez d’éléments pour nous permettre de savoir s’ils ont effectivement changé. Indiscutablement, la direction veut donner une meilleure image d’elle-même. Mais la base du mouvement est le plus souvent composée de jeunes gens illettrés ou issus de madrassas pakistanaises où ils ont eu le cerveau complètement rincé par les mollahs les plus rétrogrades. Une partie de la direction, celle qui a négocié au Qatar notamment, apparaît plus pragmatique. Par exemple, ils n’ont pas tué Ismail Khan – homme politique, chef militaire et seigneur de guerre afghan surnommé le Lion d’Hérat, ndlr - en arrivant à Hérat, la troisième ville du pays, alors qu’ils l’ont pris les armes à la main. La dernière fois qu’ils étaient entrés dans la ville, à la fin des années 1990, ils l’avaient aussitôt emprisonné. Cette fois, il semblerait qu’ils l’aient envoyé au Qatar. De même, dès qu’ils étaient entrés à Kaboul en 1996, ils avaient torturé à mort, émasculé, fait traîner par une voiture l’ancien président afghan Mohammad Najibullah après être allés le capturer dans une enceinte qui était sous la protection des Nations Unies. La scène ne s'est pas répétée cette fois, mais on note déjà des atrocités commises ici et là, comme l’exécution ignoble, il y a quelques jours, d’un musicien dans la vallée d’Andarab, au nord du Pandjshir. Et dans les districts que les talibans contrôlent depuis des années, on ne compte plus les barbaries commises, y compris des lapidations et des amputations.

01/09/2021 - Toute reproduction interdite


Les forces talibanes patrouillent sur une piste d'atterrissage, un jour après le retrait des troupes américaines de l'aéroport international Hamid Karzai à Kaboul, le 31 août 2021.
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De Fild Fildmedia