En mettant la main sur près d'un tiers du capital de Prisa, premier groupe de presse espagnol, Vincent Bolloré affiche ses ambitions européennes. Faut-il s'inquiéter de cette volonté expansionniste et de ses conséquences sur le pluralisme des médias ? Ou s'agit-il d'une simple logique de reconstitution d'un secteur en mutation ? Dans tous les cas, cette stratégie ne sera pas sans conséquence sur le paysage médiatique - et éditorial - en France.

Par Marie Corcelle

L’empire de Vincent Bolloré ne cesse de s’étendre dans le monde des médias : celui qui possède déjà Capital, Voici, Gala, Paris Match et le Journal du Dimanche, ou encore Europe 1 et Canal + ne compte pas s’arrêter là. Critiqué en France pour ses attitudes monopolistiques qui font craindre un contrôle de l’information et une atteinte à la liberté de la presse, c’est en Espagne que se situent dorénavant une partie de ses ambitions expansionnistes. En avril 2021, l’homme à la tête de la société Vivendi a en effet acquis une participation de 9,93% au sein du groupe Prisa, lui-même actionnaire à hauteur de 20% du groupe Le Monde Libre (Le Monde, Télérama, Courrier international…). Quelques mois plus tard, Vincent Bolloré a déposé une demande auprès du gouvernement espagnol afin d’obtenir l’autorisation nécessaire pour acquérir des actions représentant 29,9% du capital de Prisa. Un intérêt pour l'Espagne qui se confirme donc, tout comme la stratégie globale du magnat français de la presse, explique le sociologue des médias Jean-Marie Charon : « On peut dire que c’est une stratégie assez opportuniste ; dès qu’une situation se présente avec un média fragilisé, Vincent Bolloré est assez enclin à prendre une position de contrôle. Prisa est un groupe espagnol de premier plan, avec son quotidien El Pais comme fleuron, mais aussi des positions dans la télévision, et des activités développées en Amérique du Sud. Mais le groupe a connu beaucoup de déboires financiers, avec des périodes de déficit et de pertes ». En effet, en 2017, Prisa devait se défaire d’une dette d’un montant de 1,45 milliard d’euros, et avait dû renoncer à son groupe d’édition. Mais pourquoi privilégier le groupe espagnol ? « Pour l’instant, le secteur de la presse quotidienne n’est pas forcément celui sur lequel Vincent Bolloré est le plus actif : il anticipe peut-être le fait d’y être beaucoup plus présent, et Prisa lui permettrait ainsi d’avoir davantage de moyens pour investir ce secteur-là », ajoute Jean-Marie Charon.

Le modèle Murdoch

Mais faut-il y voir une stratégie de « remplacement », souvent prêtée au patron de Vivendi ? On l’accuse en effet souvent de prendre le contrôle des médias pour y placer ses propres pions. C’est une crainte majeure qui a agité Europe 1 lors de son rachat : la radio a vu partir un certain nombre de ses grandes voix, suite à une passation de pouvoir où Bolloré y est devenu l’actionnaire majoritaire, couplée à un rapprochement avec la chaîne d’information Cnews. Pour Jean-Marie Charon, il y a lieu de faire une comparaison avec le multimilliardaire américain Rupert Murdoch : « À partir du moment où il contrôle un média, il entend qu’il suive une stratégie, qui doit correspondre à un certain nombre de visions politiques. C’est ce qu’a fait Rupert Murdoch quand il a racheté le Times ou fondé Fox News. J’ai l’impression que Bolloré est un peu comme ça : il est intéressé par les aspects économiques des secteurs dans lesquels il intervient, et je crois qu’à partir du moment où il prend position dans un média, il entend qu’il y ait quelque chose qui réponde à sa vision ».
Avec l'offensive de Vincent Bolloré en Espagne, c'est donc sans doute une stratégie à l'échelle européenne qui se dessine, en complément des positions déjà prises en Italie, où l'investisseur est l'actionnaire majoritaire de Telecom Italia. L’entrée au capital de Prisa serait ainsi une étape supplémentaire vers la constitution d’un grand empire médiatique européen. Mais si les médias sont les premiers concernés, le monde de l’édition retient aussi son souffle : déjà propriétaire d’Editis, le géant Vivendi s’apprêterait à prendre le contrôle de Lagardère. Une situation qui, si elle advient, rendra la concurrence quasiment impossible dans ce secteur.

04/02/2022 - Toute reproduction interdite


Le logo du géant français des médias Vivendi à Paris, le 31 janvier 2022.
© Violeta Santos Moura/Reuters
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