Depuis quelques jours, Paris bruisse d’un événement artistique peu commun, que relaient médias et réseaux sociaux. Alors que certains s’enthousiasment, d’autres sont dubitatifs ou s’exaspèrent à l’avance. L’« empaquetage » de l’Arc de Triomphe imaginé par Christo et Jeanne-Claude ne laisse personne indifférent. C'est une œuvre temporaire, posthume, conçue comme un hymne à la liberté. Triomphe de l'art ou art du triomphe ?

Par Stéphanie Cabanne.

 

Christo s’est beaucoup raconté. Pendant des décennies, il eut à convaincre responsables politiques, autorités administratives et médias du bien fondé de ses projets. Certains lui menèrent la vie dure. Véritable ambassadeur de son œuvre, il n’eut de cesse, avec son épouse et collaboratrice Jeanne-Claude, d’expliquer ses idées à la façon d’un ingénieur et d’un technicien autant que comme artiste. Dessins, plans, collages et maquettes précisaient chaque détail de chaque projet avant de permettre son financement, grâce à leur vente à des collectionneurs.

À tous ceux qui se demandaient à quoi peut bien servir l’« emballage » d’un monument comme le le musée d’Art contemporain de Chicago (1969) où le Reichstag de Berlin (1995), les réponses de Christo et Jeanne-Claude varièrent parfois. Mais l’idée principale était toujours la même : offrir au plus grand nombre l’opportunité de vivre une expérience artistique intense. Faire sortir l’art des musées et des galeries où il est « sous contrôle ». Se détourner de l’art conceptuel et nier toute interprétation symbolique : cet art de l’espace public, c’est d’abord le choc esthétique à portée de tous. C’est permettre la confrontation physique avec l’œuvre au détour d’une rue, susciter l’émotion, encourager le dialogue, et instaurer un regard neuf sur un monument familier. « Révéler en cachant ». Tous ceux qui étaient à Paris en 1985 ont gardé le souvenir du Pont-Neuf transfiguré, vibrant sous la lumière.

Sur l’idée d’empaquetage, Christo reconnaissait volontiers qu’elle avait chez lui quelque-chose d’« obsessionnel ». Réminiscence des bâches immenses que le régime communiste le forçait à peindre, quand il était étudiant aux Beaux-Arts de Sofia ? Tendues sur les bâtiments, ces toiles en trompe-l’œil devaient dissimuler la misère aux passagers de l’Orient-Express et offrir une image riante des paysages bulgares. De son enfance rude en Europe centrale, l’artiste garda aussi le souvenir de son père, directeur d’une usine de teinture industrielle, emprisonné pour avoir brûlé des centaines de mètres de toile au moment de sa nationalisation.

Le jeune étudiant s’enfuit à 21 ans, gagna Paris où il peignit des portraits pour gagner sa vie - ainsi il rencontra Jeanne-Claude, jeune fille de bonne famille à la chevelure rousse flamboyante. Elle commença à travailler avec lui et quitta son mari l’année suivante. De la fenêtre de son premier appartement, Christo voyait l’arc de triomphe. Frappé par ses formes épurées et ses volumes presque cubiques, il eut immédiatement le projet de l’empaqueter. C’était en 1962.

Un projet de longue haleine

Contrairement au projet du Pont-Neuf pour lequel 10 années de négociations avaient été nécessaires - notamment auprès d’un Édouard Balladur très réfractaire - cette fois le Centre des monuments nationaux se montra enthousiaste. En trente ans, l’idée d’ouvrir l’espace public à la création contemporaine et son acceptation par le public avaient fait leur chemin.

Initialement prévu pour être réalisé au printemps 2019, l’emballage de l’Arc de Triomphe fut d’abord repoussé pour cause de nidification des faucons dans la corniche, puis en raison du Covid.

Avec le temps - pas moins de 5 décennies ! - le projet s’est affiné : l’emballage global, imaginé au début, a finalement laissé place à un empaquetage plus sophistiqué, épousant les reliefs et les creux de la pierre. La lumière jouant sur la surface réfléchissante des 25 000 m2 de propylène bleu argenté en accuse les effets. 7000 mètres de cordage rouge redessinent la structure à la manière d’un trait de pinceau. La silhouette massive, devenue matière vivante, respire et change de couleur en fonction des heures du jour et de la nuit.

Disparus respectivement en 2009 et au printemps 2020, Jeanne-Claude et Christo laissent une œuvre foisonnante, en écho avec son époque. Leur première installation à Paris, en 1962, Iron Curtain, dénonçait la construction du mur de Berlin sous la forme d’une accumulation de barils de pétrole barrant la rue Visconti. Ces contenants renvoyaient aussi à la production industrielle et à la société de consommation. Sans faire partie du groupe des Nouveaux Réalistes, on peut dire que Christo marcha un temps aux côtés de ses représentants, Rauschenberg ou Jasper John’s.

Quant à la matière textile, utilisée pour masquer et dévoiler à la fois, elle n’est pas sans évoquer ce courant « matiériste » des années 60 et les créations en feutre de Joseph Beuys et Robert Morris. On peut citer aussi, au sujet des recherches d’effets de surface - plis, stries, « cratères » - l’admiration pour Jean Dubuffet et les liens avec les toiles perforées de Lucio Fontana. Et comment ne pas penser au Land art en contemplant leurs œuvres colossales, dressées aux quatre coins de la planète ?

Mais ce que revendiquèrent surtout Christo et Jeanne-Claude, c’est la singularité de leur démarche, affirmant la nécessité d’un art que personne ne peut posséder, qui n’est pas commercialisable et auquel chacun peut avoir accès sans acheter de billet. Et pour résumer ce travail parlant de liberté, Christo revenait toujours à l’essentiel : « Ma seule ambition est que l’œuvre soit belle, qu’elle magnifie le monument et puisse permettre, l’espace de quelques jours, de le voir autrement, de le redécouvrir. J’aimerais que ce soit une fête. »

16/09/2021 - Toute reproduction interdite


Les artistes Christo et Jeanne-Claude regardent une étude de "The Gates" présentée à l'exposition "The Gates - Central Park, New York City, 1979-2005" lors d'un vernissage à Zurich, le 17 mars 2006.
© Sebastian Derungs/Reuters
De Stéphanie Cabanne