Alors que le G20 s’est réuni lors d’une session extraordinaire consacrée à l’Afghanistan le 12 octobre, l’épineuse question de la reconnaissance internationale du régime Taliban s’est posée, tout comme celle du programme d’aide en faveur du peuple afghan afin d’éviter une catastrophe humanitaire. Éric Denécé, fondateur et directeur du Centre de Recherche sur le Renseignement Français et co-auteur du livre « La nouvelle guerre secrète, unités militaires clandestines et opérations spéciales » (Mareuil Éditions, 2021) a accepté de répondre à nos questions.

Entretien conduit par Peggy Porquet

Fild : L’Union Européenne a promis un plan d’aide à hauteur de 1,2 milliard d’euros pour venir en aide au peuple afghan et aux pays voisins. Sachant le passé de corruption dont souffre le pays, n’y-a-t-il pas un risque de détournement de ces aides ?

Eric Denécé : Oui, bien sûr. Donner de l’argent aux Talibans - même s’il convient de rappeler qu’ils sont moins corrompus, jusqu’à aujourd’hui tout au moins – que feu le régime de Kaboul est un vrai danger. Cet argent a de grandes chances d’être en partie détourné afin de servir à asseoir leur pouvoir, à se ravitailler en armes et en munitions et à financer des activités liées à la drogue et au terrorisme. Mais ne pas les aider, c’est aussi prendre le risque qu’ils décident d’ouvrir les vannes d’une émigration importante, car ils ont compris comment la Turquie avait fonctionné pendant la crise syrienne, s’enrichissant sur les dos des Occidentaux en les menaçant de vagues migratoires d’ampleur. Certes, la menace avec l’Afghanistan n’est pas de même nature et ce pays n’est pas riverain de la Méditerranée. Mais il n’empêche que c’est un facteur à prendre en compte… et qu’il convient de prévoir une éventuelle riposte, ce qui n’était pas possible avec la Turquie.

Fild : Recep Tayyip Erdogan a proposé la création d’un groupe de travail sur l’Afghanistan au sein du G20 qui serait présidé par la Turquie. Connaissant le projet panislamiste du président Turc, quelles seraient ses autres intentions vis-à-vis des Talibans ?

Eric Denécé : Il convient d’être de la plus extrême prudence avec toutes les propositions d’Erdogan, dont le seul but est de faire de la Turquie une puissance majeure en Méditerranée et au Moyen-Orient. Aucune de ses démarches n’est désintéressée. Il cherche bien sûr à apparaître comme un acteur de premier plan dans la résolution de cette crise et est un allié du régime islamiste pakistanais qui a créé et soutenu les Talibans. Rappelons que des unités commandos pakistanaises s’entrainent régulièrement avec les forces turques et ont été engagées dans la guerre d’agression de l’automne 2020 contre le Haut Karabakh arménien. Par ailleurs, le président turc est un allié étroit du Qatar et ces deux États sont des soutiens indéfectibles de la confrérie terroriste des Frères musulmans. Erdogan est donc dans une stratégie claire d’extension de sa zone d’influence. C’est à la fois du néo-ottomanisme, du panturquisme et du panislamisme.

« L’étau islamiste barbare se refermera bientôt sur l’Afghanistan »

Fild : Sachant que les Talibans peuvent compter sur la Chine et la Russie, de quelles marges de manœuvre disposent les pays occidentaux pour faire respecter les droits humains dans le pays ?

Eric Denécé : Sincèrement, Ils ne disposent d’aucune marge de manœuvre. Avouer le contraire serait mentir. Certains espèrent que les Talibans revenus au pouvoir sont motivés par l’amélioration de leur image et souhaitent s’intégrer dans les échanges économiques internationaux… mais je pense que ce sont là des vues de l’esprit. S’il y a une évolution, elle sera au mieux cosmétique. Il n’y a qu’à voir les mesures qu’ils prennent progressivement, depuis plusieurs semaines, pour mesurer que l’étau islamiste barbare se refermera bientôt sur l’Afghanistan. Car n’oublions pas que les Talibans sont en majorité des Pachtouns et que leur conception de la religion et des rapports homme/femme est particulièrement archaïque. Ils vont toutefois procéder par étapes, car l’Afghanistan de 2021 n’est pas celui du milieu des années 1990. Les infrastructures se sont considérablement développées, la population – principalement urbaine – a beaucoup évolué, et ils doivent prendre garde à ne pas provoquer un rejet trop rapide de leur politique, ce qui les contraindraient à recourir à la force et à se voir condamner internationalement, ce dont, au final, ils se moquent.

Fild : En juin 2021, un rapport de l’ONU a signalé la présence de 8 à 10 000 combattants étrangers en Afghanistan, venus d’Asie centrale, du nord du Caucase, de la Russie, du Pakistan et de la région du Xinjiang. L’Afghanistan va-t-il devenir le sanctuaire du djihadisme ?

Eric Denécé : Bien qu’il existe un risque réel, mais il est encore trop tôt pour le dire. En effet, il convient de rappeler que si les Talibans ont hébergé Al-Qaïda à partir du milieu des années 1990, ils n’ont jamais eux-mêmes prôné un djihad international. Et ils ont pu mesurer après 2001 ce que leur a coûté cette solidarité avec l’organisation de Ben Laden. Certes, il est probable qu’ils redeviendront une zone refuge pour les islamistes radicaux et les djihadistes, mais il est possible qu’ils soient plus vigilants au fait que des opérations contre l’Occident ne soient pas lancées depuis leur sol… ce qui serait une véritable déclaration de guerre et les exposeraient à des frappes de rétorsion. Toutefois, Kaboul et les principales villes du pays, largement modernisées par 20 ans de présence et d’investissements occidentaux, pourraient devenir des bases arrière d’opérations de propagande, voire d’actions cyberterroristes… mais avec des conséquences lourdes.

Enfin, il ne faut pas perdre de vue que la Chine et la Russie, qui vont sans aucun doute être plus présentes dans ce pays que les Occidentaux, ne le laisseront pas être le sanctuaire du terrorisme qui les frappe (Ouigours et Tchétchènes).

Fild : Au 1er janvier 2022, la France assurera la présidence du Conseil de l’Union Européenne. Si les « conditions » évoquées par Emmanuel Macron le 5 octobre dernier étaient remplies par les Talibans, pensez-vous que l’UE s’acheminerait vers une reconnaissance de leur régime ?

Eric Denécé : Emmanuel Macron étant particulièrement imprévisible et la politique étrangère européenne étant particulièrement erratique, cela est très difficile à dire. En la matière, il y a fort à parier que sur ce dossier comme sur de nombreux autres, les dirigeants du Vieux continent iront interroger Washington avant de prendre la moindre décision, qui sera de toute façon conforme à ce que souhaitent les Américains, qu’eux-mêmes s’engagent ou non. C’est un théâtre auquel nous sommes habitués…

14/10/2021 - Toute reproduction interdite


Des délégués talibans sont assis dans un avion dans un lieu non identifié, sur cette photo téléchargée sur les réseaux sociaux le 9 octobre 2021.
© Social Media/Reuters
De Peggy Porquet