Culture | 28 octobre 2020

Faut-il « décoloniser » les œuvres d'art ?

De Stéphanie Cabanne
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Le 22 octobre dernier, l'activiste Mwazulu Diyabanza faisait irruption dans une salle du musée du Louvre consacrée aux Arts d'Afrique et d'Océanie et arrachait une sculpture en bois de son socle. L'œuvre sur l'épaule, il tenta de gagner la sortie en expliquant qu'il voulait rendre à l'Afrique le patrimoine volé par la France. La scène, filmée par un visiteur, était rapidement diffusée sur Twitter, les internautes remarquant qu'il s'agissait en réalité d'une œuvre indonésienne, ce qui, sans doute, portait préjudice à la crédibilité de l'acte.

                                                                                          Par Stéphanie Cabanne

Il n'empêche, ce récidiviste - une action de même nature, menée par le même collectif panafricain « Unité Dignité, Courage », s'était produite au musée du quai Branly le 12 juin - s'inscrit dans un mouvement général, visant à interpeller la société française, tant sur l'origine frauduleuse de certaines œuvres que sur la nécessité d'un examen de conscience vis-à-vis de l'Afrique.

Cette lame de fond a pris naissance il y a quelques années lorsque philosophes, intellectuels et artistes africains ont développé le concept de « décolonisation ». Depuis la création des « Ateliers de la pensée » à Dakar en 2016, ils mènent une réflexion sur le développement de l'Afrique, encore dépendante des pays occidentaux malgré 60 ans d'indépendance, et sont persuadés que cela ne peut s'opérer sans une « décolonisation des esprits ».

Selon eux, une telle nécessité concerne aussi la France. Plusieurs collectifs, dont « Décoloniser les arts », se sont donné pour mot d'ordre de dénoncer la persistance de comportements et de contenus racistes dans le monde de la culture. Le cinéma, l'édition, la publicité ont récemment été pointés du doigts.

C'est dans un tel contexte que s'est tenue au musée d'Orsay, au printemps 2019, l'exposition « Le modèle noir de Géricault à Matisse ». Première en son genre, elle invitait de nombreuses personnes extérieures à l'histoire de l'art à apporter leur éclairage, comme l'historien Pap Ndiaye, l'ancien footballeur Lilian Thuram ou le rappeur Abd al Malik. La délicatesse du sujet, à une époque où les tensions communautaires sont exacerbées, a poussé les conférenciers du musée à marcher sur des œufs. L'une d'entre eux témoigne : « nous partions faire les visites avec le trac. Il m´est souvent arrivé d'être la seule Blanche face à un groupe de personnes noires, ce qui est exceptionnel dans les musées. Certains tableaux étaient violents, comme celui qui montre un esclave noir se faisant fouetter, ou celui sur l'Abolition de l'esclavage, célébrant la soi-disant « bonté » des Blancs. Nous vivons une époque à fleur de peau. Les jeunes gens d'aujourd'hui peuvent se sentir agressés par des images ou par des mots. »

Renommer une œuvre aboutit à en changer le sens

Les expositions sont des occasions de faire avancer la recherche mais, chose inhabituelle, plusieurs œuvres ont vu alors leur titre traditionnel être remplacé par un autre. Ce fut le cas pour le somptueux Portrait d'une négresse, peint en 1800 par Marie-Guillemine Benoist, rebaptisé Portrait de Madeleine. Il représente une femme noire, assise dans un fauteuil sur le dossier duquel est posé un châle luxueux. Elle est peinte comme on l'aurait fait d'une aristocrate blanche. Mais l'artiste semble ne pas être allée au bout de sa démarche puisqu'elle a préféré présenter son tableau au Salon de 1800 sans indiquer l'identité du modèle.

Côme Fabre, conservateur au Département des peintures du Louvre auquel appartient le tableau, explique que celui-ci « a déjà été rebaptisé Portrait d'une femme noire il y a une dizaine d'années, parce que le terme de « négresse » pouvait heurter le public contemporain. On a néanmoins toujours maintenu le titre ancien en référence sur le cartel, sous la forme « dit autrefois Portrait d'une négresse », puisque c'est le titre donné par l'artiste elle-même. Il doit en effet être respecté et cela permet de remettre les choses dans leur contexte historique. L'identification à Madeleine a quant à elle été proposée par des chercheurs indépendants, notamment américains, au terme de recherches faites sur la vie de Mme Benoist. C'est une supposition historique qui n'est néanmoins pas totalement attestée. Par conséquent, nous restons assez prudents sur l'utilisation de ce nouveau titre. »

Le musée d'Orsay avait donc privilégié la volonté d'arracher la jeune femme à son anonymat et de lui rendre un prénom, une identité, même si l'hypothèse selon laquelle cette jeune femme serait une domestique, ancienne esclave, ramenée des Antilles par le beau-frère de l'artiste et prénommée Madeleine, n'est pas certaine.

Mais changer le titre d'une œuvre a posteriori, dans l'intention de s'adapter à la sensibilité de notre époque, est-il acceptable du point de vue historique ?

En l'occurrence, aller à l'encontre du choix de l'artiste aboutit à changer le sens du tableau. Côme Fabre précise : « Il y avait une portée universelle à cette représentation. Le modèle n'est pas représenté au titre de sa condition sociale, mais plutôt travesti en une allégorie faisant référence à l'abolition de l'esclavage. Le titre donné par l'artiste voulait conférer au portrait une portée générale, et c'est cet esprit qu'il faut respecter. »

Comment faut-il alors désigner ce tableau ? Le terme de « négresse » comporte intrinsèquement une charge péjorative puisqu'il est utilisé à partir du XVIIIe siècle pour désigner l'état de servitude et d'avilissement. On le retrouve dans le verbe dénigrer ; l'on comprend pourquoi l'Académie française a demandé aux maisons d'édition de remplacer le terme de « nègre » par celui de « prête-plume » et pourquoi les « têtes de nègre » ont fort heureusement disparu des boulangeries. Mais il faut reconnaître que l'expression « femme noire », certes moins violente, continue de réduire la personne qu'elle désigne à sa seule couleur de peau, à une africanité générale et floue.

Notre difficulté à trouver les mots justes révèle un certain malaise. Interpellés à abandonner notre point de vue ethnocentré, nous devons par ailleurs continuer de rappeler le contexte de création des œuvres d'art et refuser l'anachronisme. Il s'agit d'un travail d'équilibre complexe et délicat. Il prendra sans doute du temps et ne pourra se faire que par le chemin de la connaissance et de la pédagogie.

29/10/2020 - Toute reproduction interdite


"Portrait d'une négresse", plus tard renommé "Portrait d'une femme noire" ou "Portrait de Madeleine"
Marie-Guillemine Benoist /Wikimedia Commons
De Stéphanie Cabanne

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