Interviews | 16 décembre 2020

Faut-il avoir peur des vaccins ?

De Roland Lombardi
6 min

 

Dans certains pays, un tiers de la population serait susceptible de croire à de fausses informations sur la Covid-19 et la méfiance vis-à-vis de la vaccination s’est accrue.  Alain Ghiglia[1], est docteur en pharmacie.  Auteur d’un rapport sur l’obligation vaccinale publié par le CNRS, il explique les raisons pour lesquelles les partisans de l’anti-vaccination sont adeptes des théories du complot.

                         Entretien conduit par Roland Lombardi

 

 

 

Fild : Est-il illusoire ou pas de croire à la réelle efficacité des vaccins annoncés et relativement découverts si rapidement ?

Alain Ghiglia : Le monde entier travaille sur ce vaccin, on peut espérer en obtenir un à court terme. La dernière étude publiée sur ce sujet semble montrer une efficacité importante. Il faut maintenant voir si le vaccin protègera sur le long terme et nous permettra d’endiguer la pandémie. En l’état actuel des connaissances il demeure notre plus grand espoir. La technique utilisée à ARNm* a fait ses preuves en médecine vétérinaire et représente l’avenir de la vaccination. Il faut maintenant espérer que l’État arrive à mener une campagne de grande envergure dès que le vaccin aura toutes les autorisations requises.

Fild : Alors que la France est le pays qui a inventé la vaccination, comment expliquer que d’après certaines études, les Français soient les plus réticents à se faire vacciner ?

Alain Ghiglia : Il ne vous aura pas échappé que notre pays traverse une grande crise de confiance envers les institutions et la contestation a envahi tous les niveaux possibles. La science ne pouvait échapper à ce phénomène. Cela fait bien longtemps que nous n’avions affronté une telle calamité qui intrinsèquement, porte en elle toutes les peurs et tous les phantasmes possibles. Ajoutez à cela une technophobie post-moderne apparue au détour des années 70-80 et vous obtenez le parfait mélange pour voir la vaccination devenir porteuse de toutes les théories et rumeurs possibles.

Fild : Quels sont les arguments concrets et sérieux à opposer aux anti-vaccins ?

Alain Ghiglia : Il est difficile de convaincre. La contestation a pris une nouvelle tournure avec l’apparition d’Internet dans les années 2000 et depuis le développement des réseaux sociaux, au sein desquels chacun peut exposer sa propre idée, fut-elle la plus saugrenue possible. On sait la force anthropologique de l’image - souvent plus efficace pour marquer les esprits vers une explication rapide et simple - par rapport à un article scientifique en anglais de 80 pages. Par l’intermédiaire des réseaux sociaux, les gens vont chercher une information rapide sans en vérifier la source. En sociologie, on qualifie ceci de « tunnel informatif ».

Fild : Cette défiance envers les vaccins rejoint-t-elle d’autres scepticismes ? Et pourquoi ?

Alain Ghiglia : Oui. Chacun trouve son argument contre la vaccination, cela va de l’écologie (avec l’idée de laisser faire la nature), à certains qui dénoncent « Big Pharma » et les profits financiers (sorte de post-marxisme mal abouti). D’autres y voient de grands complots avec les Illuminati, associés aux grands de ce monde - entre autres Bill Gates - qui voudraient contrôler le monde en nous injectant des puces rfid lors de la vaccination. De plus, tous les représentants des marges politiques - plutôt extrêmes - ont leurs théories (qui souvent se dédoublent dans l’antisémitisme). On a récemment vu aux USA les groupes de la mouvance Qanon très actifs. Il serait trop long de tout énumérer mais les théories du complot sont très en vogue chez les tenants de l’anti-vaccination.

Fild : Quel rôle jouent dans ces phénomènes, Internet et les réseaux sociaux ?

Alain Ghiglia : Ils sont une caisse de résonance très forte car ils ont permis de rendre visible des mouvements underground qui avaient du mal à exister avec les anciennes formes de communication. Un simple tweet, une vidéo amateur peuvent faire le tour du monde en quelques heures et propager les idées les plus folles. Très souvent les gens repartagent les contenus sans les avoir lus, uniquement en se basant sur le titre accrocheur. De plus les jeunes générations vont chercher l’information par vidéos, toutes les études le montrent, ils sont particulièrement « connectés ». Les réseaux sociaux permettent surtout de renforcer nos biais cognitifs et c’est là que réside l’un des grands problèmes. L’esprit humain a du mal à douter, lorsque je regarde une regarde une vidéo contre la vaccination et que je suis sceptique au départ, alors cela va me renforcer dans mes croyances, et si je lis une dizaine de pages, alors je pense tout connaître de la vaccination. Ainsi s’exprime l’effet Dunning-Kruger qui fait actuellement des ravages sur la toile ; chacun est persuadé d’être « un vrai spécialiste » en moins d’une heure …

Fild : Que démontre, selon vous, le succès du documentaire Hold-Up ? Qu’en a pensé le scientifique et le spécialiste de la question que vous êtes ?

Alain Ghiglia : Ce film est réalisé selon toutes les normes complotistes : lumière, musique d’ambiance, doute et tous les codes qu’il faut pour agir sur la peur. On y développe tous les thèmes possibles. Mais je note que certains ont vite désavoué leur participation. Chaque période a son film complotiste anti-vaccinal comme Vaxxed d’Andrew Wakefield (qui mentait en faisant un lien entre vaccination ROR et autisme), et qui a failli passer au Parlement européen grâce à un député écologiste, Michelle Rivasi. Ce fut un cas très grave, puis il est tombé dans les oubliettes, une théorie en chassant toujours l’autre.

Fild: N’y a-t-il pas également un problème sur le fait que l’accusation de « complotisme » se soit généralisée pour tuer dans l’œuf toute critique des autorités pourtant légitime dans une démocratie ?

Alain Ghiglia : Il est normal qu’avec le développement des sociétés du savoir et d’Internet, les gens se posent des questions, en particulier dans le domaine de la santé. Bien sûr, tout n’est pas parfait et la technophobie que nous observons actuellement, est due en partie à des accidents que l’on ne peut nier. Je pense en particulier, à l’affaire du sang contaminé dans les années 80 en France. L’histoire de la vaccination est longue et n’a reposé dans un premier temps que sur des données empiriques qui furent ensuite prouvées scientifiquement. La découverte des bactéries, virus et les travaux génétiques sont relativement récents dans l’histoire du monde. Le système de santé public en France, sous l’impulsion des lois Kouchner, a permis au patient de se prendre de plus en plus en charge face à sa maladie, c’est que l’on appelle « l’empowerment » et c’est une bonne chose. Mais on ne doit pas tout confondre. Le malade doit avoir accès aux informations concernant sa pathologie et ses traitements. Ainsi on travaille aussi dans le domaine de l’éducation thérapeutique. Je n’aime pas qualifier tout détracteur de la vaccination de complotiste . Je me base sur les arguments que l’on utilise et force est de constater que dans la plupart des cas, ces arguments ne sont pas à mes yeux scientifiques mais axés par un ressenti affectif, qui bascule rapidement vers les théories du complot. Néanmoins, comme l’a dit Karl Popper « toute science repose sur des sables mouvants ». Les scientifiques doivent toujours rester humbles, travailler énormément et accepter l’idée de l’échec. C’est à nous de convaincre et non pas d’obliger. Notre époque ne le permet plus et si nous voulons ramener les gens vers la vaccination, nous devrons avoir des résultats incontestables et être pédagogues. Je reste un fervent partisan du dialogue. J’ai eu la chance de participer et d’animer des rencontres sur le sujet. Je parle toujours avec des gens qui initialement ne sont pas favorables à la vaccination. Or, en expliquant calmement et en argumentant, on obtient parfois des résultats surprenants.

* Un vaccin à ARN, ou vaccin à ARNm, est un type de vaccin activant le système immunitaire adaptatif au moyen d'ARN messagers dont la séquence nucléotidique code une protéine identique ou semblable à un antigène d'agent pathogène ou à un antigène tumoral.

[1] Co-auteur de Un XXIe siècle irrationnel ? Analyses pluridisciplinaires des pensées « alternatives », Dir. Stéphane François, 2018, CNRS Editions : https://www.cnrseditions.fr/catalogue/sciences-politiques-et-sociologie/un-xxie-siecle-irrationnel/

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-14872334852377


Une dose du vaccin COVID-19 de Pfizer-BioNTech est exposée à la Hurley Clinic de Londres, en Grande-Bretagne, le 14 décembre 2020.
Aaron Chown/PA Wire/Pool via Reuters
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