Interviews | 9 avril 2020

Fanny Lederlin : Télétravail, entre vie privée et vie professionnelle

De Antoine Grynbaum
5 min

L'épidémie de coronavirus nous contraint tous à un "arrêt de travail" forcé qui peut être l'occasion de réfléchir, individuellement et collectivement, sur le travail tel qu’il est pratiqué depuis des décennies. "Les dépossédés de l'open space, une critique écologique du travail", écrit par Fanny Lederlin (PUF 2020), évoque notamment la problématique du télétravail, en vogue actuellement. Propos recueillis par Antoine Grynbaum (en télétravail)

 

GGN : Le télétravail est-il la solution en ces temps de confinement ?

Fanny Lederlin : La solution à quoi ? A la crise économique ? Pour tout un tas d’entreprises, le télétravail est la seule solution. Des chiffres ont été divulgués par la Fondation Jaurès. Combien de personnes sont en télétravail en ce moment en France ? 30% de la population alors que le taux était de 5% avant le début de la crise du Covid. 60% de la population française continue de travailler : 30% en télétravail, et 30% sur son lieu de travail, en majorité le personnel soignant, les caissières, éboueurs, travailleurs qui étaient méprisés avant la crise et aujourd’hui en première ligne. Qui télétravaille le plus ? Des cadres, des employés dans le domaine des services. Donc pour répondre à la question, s’il n’y avait pas de télétravail, des entreprises mettraient la clé sous la porte.

GGN : Mais est-on plus performant à domicile ?

F. L. : La question de la performance doit être remise en cause. Avant que n’apparaisse le coronavirus, la performance dégradait déjà notre relation au travail. Derrière cette situation, l’idée du toujours plus, consubstantiellement liée au productivisme. Le modèle productiviste est la cause de la crise écologique. Dans le productivisme, on insiste plus sur le quantitatif, on exploite toujours plus la nature, toujours plus de ressources humaines. Il y a de la performance économique certes mais avec des dommages collatéraux pour la nature et le télétravail s’inscrit dans ce rapport dégradé au travail. Dans le télétravail, il y a une dilution poreuse de la vie privée et de la vie professionnelle. Les sphères s’estompent, et il est difficile de fixer une limite, et dur de dire : « Non, je ne peux pas travailler » à son employeur vu que l’on est à la maison.

GGN : Quels conseils donneriez-vous pour que le professionnel n’empiète pas sur la vie privée et réciproquement ?

F. L. : Il faut être capable de s’investir en même temps dans son travail, et de l’autre donner du temps à sa famille et ses enfants, sinon, cela peut amener de la frustration et de la souffrance. Ce qui est nécessaire ? De la discipline dans l’organisation de la journée : « je travaille de 8H30 à midi, puis pause dej, puis je reprends de 14H30 à 18H30… Si j’ai des mails le soir, je les traite le lendemain ». La crise du coronavirus arrive dans une séquence de surperformance, et il faut redoubler de vigilance et d’efforts. Notre survie psychique, morale en dépend d’autant que le confinement est difficile à vivre.

GGN : Et pour gérer sa vie de famille et de couple ?

F. L. : Je ne suis pas spécialiste du couple (rires). Ce que je vois ? Que le confinement avec des enfants tend à indifférencier les sphères. Où se situe le couple, la vie professionnelle ? Il y a une grande indifférenciation dans ce domicile où nous sommes assignés. Il est indispensable de fabriquer des différences, des temporalités, des sphères.

Concernant le télétravail et les conséquences du Covid, comment gérer une relation à distance avec des managers durs et sans empathie ?

GGN : F. L. : Ma réponse va se faire en deux temps. Déjà, je ne suis pas sûre que tous les managers soient durs et sans empathie, et je pense même que certains la découvrent en ce moment. On entend des « Comment ça va avant de démarrer la réunion » … Se dessinent des phénomènes de reprise en compte des situations personnelles, des hommes et des femmes avant d’être des ressources humaines. En revanche, si vous êtes vraiment confronté à des managers autoritaires, et j’en parle dans le dernier chapitre de mon livre, il faut absolument garder un esprit critique, éviter de sur obéir. Si un conf call est calé à 10H30, et que je dois garder mon enfant, « eh bien non, je ne peux pas ». Oui, j’existe, j’ai des contraintes. On peut le faire avec le sourire, avec une petite blague. Prendre plus de temps pour faire ce que l’on a à faire. Vous savez, on entend souvent : « Cette mission, c’était pour hier », la bonne blague. Si j’ai besoin de 4-5 jours, oui je les prends, assumer le fait que l’on a un temps de travail sous peine de nuire à son travail. Imposer ses règles, et se sentir en confiance.

GGN : Oui, mais ce n’est pas toujours possible…

F. L. : Le droit du travail est là pour nous défendre, y compris pour la protection des travailleurs ubérisés, les livreurs Deliveroo, les chauffeurs privés, où l’avènement d’un travail indépendant, qui se développe en dehors de tout cadre juridique… Mais concernant Uber, le 4 mars dernier, l’arrêt de la Cour de Cassation a requalifié en mission de salariat le travail d’un indépendant. Uber expliquait que son travailleur n’était qu’un autoentrepreneur à son compte, alors que le travail de la course était fixé par la plateforme. En réalité, il était dépendant de l’algorithme d’Uber pour rencontrer ses clients, donc il était bel et bien salarié.

GGN : Vous souhaitez construire au travail des rapports harmonieux avec les autres, avec nous-mêmes et avec la nature… « En retrouvant ses vertus médiatrices, socialisantes, cet “éco travail“ contribuerait à créer une société plus juste et plus viable : une société écologique ». Concrètement, cela ressemblerait à quoi ?

F. L. : Un peu utopique mon histoire, mais on est dans un moment où l’on peut se l’autoriser. La pandémie crée indirectement un temps de réflexion. Est-ce que l’on continue comme avant avec des burn-out, du productivisme à outrance, ou est-ce que l’on essaye de travailler autrement ? On doit être plus attentif au qualitatif, à nous-mêmes, aux autres. Le modèle que je prône ? Le système des coopératives où l’on fait attention aux matériaux utilisés, où l’on pense recyclage. Si cela ne marche pas, plutôt que d’alerter son N+1, on essaye d’en discuter ensemble. Après, je ne suis pas naïve, il s’agit d’un modèle minoritaire, impossible à reproduire dans des entreprises du CAC 40. Mais personnellement, je pose une question : avant le confinement, tout le monde disait qu’il était impossible de stopper les émissions de gaz à effet de serre, et là, cela fait un mois que tout s’est arrêté partout dans le monde, bien sûr avec des conséquences économiques. Une catastrophe écologique nous pend au nez, alors comment fait-on ? Il est urgent de réfléchir à des alternatives écologiques.

GGN : Une fois la crise du coronavirus passée, pensez-vous vraiment-que les entreprises vont réfléchir à l’idée de faire travailler leurs salariés de manière plus collective ? Et quel rôle l’Etat peut-il y jouer ?

F. L. : Ce serait merveilleux, mais les dernières ordonnances promulguées en début de crise ne vont pas vraiment dans ce sens. Elles permettent l’allongement de la durée hebdomadaire du travail, une réduction des congés payés, et autorise le travail le dimanche… Des ordonnances néo-libérales. Aider les entreprises une fois que la crise sera passée, très bien, mais cela ne va pas dans le sens de l’invention d’un autre travail.

10/04/2020 - Toute reproduction interdite


Les dépossédés de l'open space - Fanny Lederlin
Puf
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