Facebook devient Meta : un changement de nom pour une stratégie identique, mais à plus grande échelle. Avec une exploitation de données toujours plus large, qui vient nourrir les agences de renseignement américaines (au prétexte de la sécurité et du développement économique !). Et avec une dépendance toujours plus grande pour des utilisateurs qui ne sont même pas à l'abri des failles de fonctionnement du groupe dirigé par Mark Zuckerberg. Big brother... en plus grand.

Enquête d'Alixan Lavorel

« Facebook est une entreprise, son but est de faire de l'argent, pas de sauver le monde par bonté d'âme ». Ces mots sont ceux de Sophie Zhang, ancienne employée de Facebook et lanceuse d’alerte. Cette jeune américaine a travaillé en tant que data scientist (analyste de données, en français) au sein de l’entreprise de Mark Zuckerberg de 2018 à 2020, jusqu’à son licenciement pour avoir enquêté sur les « faux engagements » mis en place par des régimes politiques, et qui opèrent toujours aujourd’hui sur Facebook. Comprenez ici : la lutte engagée par le réseau social pour traquer et combattre les utilisations frauduleuses de ses plates-formes (Facebook, Instagram, WhatsApp, Messenger, etc). La technique est souvent la même : l’intervention massive de bots, qu’ils soient des ordinateurs ou des personnes bien réelles, ayant pour seul et unique but de booster artificiellement les statistiques de certains comptes sur la plateforme. Notamment via la création de faux comptes ou de fausses pages, la publication de faux commentaires en masse ou l’achat de « J’aime ». Au fil de ses recherches, la jeune employée a découvert de véritables réseaux d’influence politique mis en place par certains pays - principalement autoritaires - où harcèlement de l’opposition et manipulations politiques sont monnaies courantes. Comme c'est le cas en Azerbaïdjan : « Dans ce pays, le paradigme est le harcèlement de masse, explique Sophie Zhang. Chaque fois qu'une figure majeure de l'opposition ou des sources d'informations étrangères relatent quelque chose qui va à l’encontre du régime, elles sont immédiatement submergées par des centaines de commentaires expliquant pourquoi elles sont terribles et pourquoi le régime de l'ex-KGB d'Azerbaïdjan est génial. Le pouvoir souhaite que vous vous sentiez seul dans un monde de gens qui vous détestent », affirme l’ancienne employée de Facebook.

En quelques clics seulement, les exemples sont nombreux et faciles à découvrir pour des yeux experts, selon Sophie Zhang. L'un de ceux permettant d’illustrer au mieux ce phénomène concerne la page Facebook de la branche australienne du People's Daily Online (un site d'information officiel de la République Populaire de Chine) : comment se fait-il que cette page comptant plus de 950 000 fans n’arrive pas à cumuler plus d’une trentaine de mentions « J’aime » ou 3 partages par post ? Car ce public d’abonnés n’existe tout simplement pas : « Les personnes réelles ont une créativité et une intelligence que les scripts informatiques n'ont pas, rappelle Sophie Zhang. « Les dictateurs impopulaires peuvent survivre si le peuple ne se rend pas compte qu'ils sont impopulaires. C'est pourquoi les leaders du bloc de l'Est d'antan faisaient venir des foules en bus à leurs rassemblements. Parce qu'ils savaient que prononcer un discours sur une place vide serait une preuve de faiblesse et de vulnérabilité. C'est la même méthode transposée sur les réseaux sociaux ! »..

Facebook subit la « spirale du secret »

Face à ces manipulations massives, l’entreprise aux 2,6 milliards d’utilisateurs mensuels n'est pourtant pas très virulente. Seules « 25 à 100 personnes » luttent contre ces abus au sein de Facebook, rapporte l’ancienne employée du groupe, souvent de façon désorganisée et sans aucune indication claire : « Vous ne pouvez pas résoudre un problème tant que vous ne savez pas qu'il existe, souligne Sophie Zhang. « Dans la plupart des cas sur lesquels Facebook travaille, nous répondions à des rapports extérieurs : du FBI, des partis d'opposition, des ONG, des agences de presse ... Quelqu’un ou une entité extérieure à Facebook pouvant mettre l’entreprise au pied du mur et faire pression si elle hésite à agir. Soudainement, l'affaire devenait une priorité s’ils menaçaient d’en parler à la presse », se souvient-elle. Une apathie de la part des dirigeants du réseau social qui a incité nombre d’employés déçus à partir : « Facebook a historiquement été une entreprise très ouverte, mais elle est devenue de plus en plus secrète et insulaire en interne. Lorsque les gens ont l'impression qu'ils ne peuvent pas changer les choses en travaillant au sein du système, ils choisissent de le contourner ou d'y échapper. C'est ce qui m'a motivé », nous explique la lanceuse d’alerte depuis la Californie : « Je pense que Facebook est devenu plus fermé en réaction à la dissidence et aux fuites des employés, mais la nature insulaire ne fait que conduire à plus de dissidence et de fuites. Ils subissent une spirale du secret », conclut-elle.

Des zones d’ombre et des secrets pas forcément bons pour les affaires ? Cela dépend. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les services secrets des États-Unis ont trouvé un moyen facile et largement répandu pour collecter de l’information : les réseaux sociaux. « Pas mal d’entreprises américaines - dont les GAFAM comme Facebook - ont laissé des « portes ouvertes » dans leurs logiciels, dans le cadre du Patriot Act permettant aux agences de renseignement de venir récupérer les données personnelles des utilisateurs, avec l’argument de l’impérative sécurité des Américains sur leur sol », explique Chems Akrouf, spécialiste du renseignement. Piller des millions de données personnelles pour lutter contre les groupes terroristes ? « Ces raisons sont fallacieuses », selon l’expert, et permettent seulement aux États-Unis de continuer à faire ce qu’ils ont toujours pratiqué, c'est-à-dire la guerre économique : « L’idée, c’est que ces entreprises – qui sont des fleurons de l’industrie ou de la tech, comme ici Facebook - donnent des informations à la NSA (National Security Agency, ndlr) pour que l’agence traque, suive, collecte des données et fasse du renseignement stratégique », explique Chems Akrouf.

« Renvois d'ascenseur » entre l'administration américaine et Facebook

Le business n’étant jamais bien loin de la raison d'État, la politique du « win-win » s’applique naturellement lors de ces arrangements entre les entreprises américaines et les services de renseignement : « Il faut savoir qu’il y a des renvois d’ascenseur. En échange des données personnelles, la NSA va, lorsqu’elle capte des renseignements industriels, venir nourrir les géants américains en communiquant des informations concernant leurs concurrents », analyse l’ancien officier des renseignements militaires français. Les grandes compagnies américaines servent donc de supermarchés de données pour les services de renseignement au nom de la sécurité du pays, quand les agences gouvernementales avantagent ces mêmes entreprises sur le marché mondial au service de l’économie du pays. Des éléments qui ne peuvent que laisser perplexe quant à la récente « affaire des sous-marins » entre la France d’un côté et l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni de l’autre, selon Chems Akrouf : « L’affaire Naval Group pourrait avoir pris de l’ampleur avec du renseignement capté via les GAFAM en général. Facebook, et particulièrement son algorithme qui est l’un des plus puissants au monde concernant la reconnaissance faciale, permet à la NSA de faire de l’analyse d’images. Il suffit d’une photo de face et de profil pour pouvoir vous identifier partout sur les images qui sont diffusées sur le web ». Collecte de données, renseignements stratégiques … Les GAFAM, dont Facebook, auraient largement participé à faire couler les sous-marins de Paris.

Les données personnelles des utilisateurs de Facebook semblent facilement à la portée de toutes les agences de renseignement des États-Unis, puisque l’entreprise y trouve elle-même son compte. Une analyse que partage également Éric Léandri, CEO d’Altrnativ – une entreprise européenne de cybersécurité proposant une sécurisation et une anonymisation de la navigation sur internet – et qui va même plus loin : « Facebook n’a entrepris que très peu de sécurité pour les données personnelles en interne. L’ensemble des collaborateurs ont pu pendant des années avoir accès à vraiment tout. Le réseau lui-même expose énormément de données personnelles et attire la convoitise de tous pour du marketing, de la politique ou de l’information ».

« Sans Facebook, les Libanais sont coupés du monde »

Aucune sécurité en interne, et des pannes à répétition ces dernières semaines : constat amer pour le plus grand groupe de réseaux sociaux de la planète, dont les services ont été inutilisables pendant plusieurs heures. « Facebook a mis en place des process ou ses data centers sont déportés et où les techniciens travaillent à distance. La moindre erreur de configuration du réseau, comme lors de la dernière panne, peut amener à ne plus pouvoir se connecter aux machines » explique Éric Léandri. Il poursuit : « C’est comme si on avait coupé la liaison avec la machine et donc plus personne ne peut intervenir. Il leur a fallu se rendre sur place pour reconfigurer les systèmes physiquement afin de pouvoir reprendre la main avec leurs interfaces de management web ».

Aussi répétitives que soient les pannes du groupe Facebook, ces dernières restent pour l’immense majorité des gens un simple contretemps où, pendant quelques heures, lâcher son smartphone devient une « libération » pour souffler et se retirer un peu des réseaux. Mais quelles sont les conséquences réelles pour ceux dont Facebook - mais aussi Instagram, Messenger ou WhatsApp - ne sont pas des loisirs, mais avant tout de réels outils de communication économiques et politiques ? « À cause des pannes, les Libanais ont l’impression de vivre dans une prison à ciel ouvert, sans électricité, sans eau, ni denrées alimentaires et avec des salaires qui ne valent plus rien. Les réseaux sociaux sont la seule fenêtre d’ouverture qu’il leur reste sur le monde », note Maya Khadra, journaliste libanaise. Car plus qu’un réseau social parmi d’autres, WhatsApp en particulier est « d’une importance capitale et constitue une grande partie de la vie quotidienne des libanais », rappelle cette dernière, « où s’échangent aux alentours de 80% des conversations du pays ». Des échanges permettant notamment à la diaspora libanaise de communiquer avec les membres de la famille restés au pays,, et qui n’ont pas toujours accès à internet avec la crise que traverse le pays au Cèdre actuellement : « Facebook et WhatsApp deviennent un luxe pour les Libanais et une nécessité pour ceux qui sont en France », analyse la journaliste. Plus qu’un luxe ou une obligation, l’utilisation de WhatsApp est même devenue un symbole pour les Libanais depuis la « Révolution d’Octobre » de 2019 : « De grandes mobilisations populaires étaient déclenchées par un projet de taxe sur les appels et les messages échangés via WhatsApp. Plus d’un million de Libanais s’étaient mobilisés au sein de cette révolution qui a duré plus d’un an », rappelle Maya Khadra.

D'où le sentiment grandissant chez des dizaines de millions d'utilisateurs d'être pris au piège, empêtrés dans la toile des réseaux sociaux. Car peu d'alternatives existent aujourd’hui à Facebook, au Liban ou ailleurs. Toutefois, certaines entreprises se développent pour proposer une seconde voie face à Facebook et aux GAFAM en général. Altrnativ en fait partie, au même titre que Qwant, « le Google français » utilisé par le gouvernement depuis quelques années et « qui respecte votre vie privée » selon son slogan. Même si remplacer WhatsApp par d’autres applications comme Signal ou Telegram semble également pertinent, la notoriété évidente des réseaux du groupe Facebook noie souvent la concurrence. La facilité prend le pas sur le reste et le monopole de l’empire de Zuckerberg continue de s’étendre : 10 000 nouveaux employés vont être recrutés dans les prochaines années en Europe pour développer le « Métavers ». Une évolution qui justifie le changement du nom du groupe, rebaptisé Meta. Imaginez ici un monde ultra-connecté, que vous pourriez rejoindre avec votre casque de réalité virtuelle. Non, ce n’est pas la description du dernier film de Steven Spielberg (Ready Player One, 2018) mais bien la réalité dans un futur, plus si lointain. Repousser les frontières jusqu’au 100% numérique ? Bienvenue dans le futur made in Meta !

08/11/2021 - Toute reproduction interdite


Une femme tient un smartphone avec le logo de Facebook devant un affichage du nouveau logo Meta le 28 octobre 2021 (illustration)
© Dado Ruvic/Reuters
De Alixan Lavorel