Patrice Schoendorff* est psychiatre médecin-légiste aux Hospices Civils de Lyon. Face à la multiplication d’actes hyperviolents commis par des individus de plus en plus jeunes, il tire la sonnette d’alarme sur le manque de moyens dont souffre la psychiatrie en France.

Chronique.

En cette période de post-Covid, il ne se passe pas une semaine sans que l’extrême violence de passages à l’acte hétéro voire auto agressif**, commis la plupart du temps par de jeunes auteurs, ne soit mise en avant.

L’actualité est désormais douloureusement émaillée par la récurrence de faits divers d’un genre nouveau, révoltants, déroutants, épouvantables qui éprouvent fortement « l’ordre public ». Ils mettent en scène des adolescents ou de jeunes adultes semblant sortir d’un mauvais remake d’« Orange Mécanique » ou de pauvres exégètes d’un scénario de la saga des « Call of duty », faisant preuve d’une violence démesurée et inhabituelle pour une société qui se veut par ailleurs très civilisée, «woke » et « cancel » …

La répétition de ces faits d’extrême violence finit par générer un sentiment d’insécurité à moins qu« il n'y a pas de sentiment d'insécurité mais un véritable climat d'insécurité » comme l’a affirmé Alain Bauer le 19 mai dernier.

L’émergence d’une extrême violence croissante chez les jeunes est-elle donc une réalité ou la mise en exergue de situations particulières à caractère violent, déformées et caricaturées par des médias « hystériques » qui seraient avides de sensationnel, et qui voudraient à tout prix faire le buzz ?

Cette réalité est constatée par de nombreux pédopsychiatres dont l’éminent Jean-Bernard Lemmel qui a confié qu’il s’agit de situations de plus en plus prégnantes.

Au fond, qu’appelle-t-on l’« extrême violence » ? Comment expliquer la prolifération dans la cité de ces jeunes très dangereux et donc l’éruption de ce phénomène dans notre société ?

L’extrême violence est définie par l'anthropologue Véronique Nahoum-Grappe, comme « une catégorie de crimes, non seulement particulièrement graves, mais aussi différents quant à leur sens sur le terrain des autres pratiques de violence ».

Il s’agirait pour l’historien Jacques Sémelin d’un phénomène social qui se situerait dans un « au-delà de la violence », acceptable, toléré par notre société actuelle postmoderne, une forme de barbarisation, « d’ensauvagement » de certains individus de plus en plus nombreux, pour reprendre les termes du ministre de l’Intérieur, Gérard Darmanin.

Il y aurait donc une apparition et une prolifération de nouvelles formes de personnalités particulièrement violentes et très dangereuses. Manifestement, chez un certain nombre d’individus, des « digues psychiques » ont rompu, ceux-ci se retrouvant avec une quasi-absence du fameux « surmoi » freudien, laissant libre court au déchainement des pulsions animales présentes mais réprimées, et idéalement sublimées.

Chez ces auteurs hyperviolents, on retrouve les mêmes traits de caractères pathologiques : une impulsivité, une grande immaturité psycho affective, une intolérance à la frustration en même temps qu’un réel handicap dans la relation à l’autre , s’accompagnant d’une propension au passage à l’acte hétéro voire parfois auto agressif.

Les règles et la loi ne sont évidemment pas intégrées et comprises. Elles sont transgressées sans remord ni culpabilité par ces individus qui fonctionnent sur un mode psychopathique.

Sur le plan nosographique*** , il peut aussi bien s’agir de personnes présentant des troubles importants de la personnalité s’inscrivant dans la catégorie des borderline, que de sujets ayant souffert dans l’enfance de dysharmonie évolutive souvent associée à une déficience intellectuelle. Mais on trouve également des individus psychotiques, schizophrènes, héboïdophrènes**** et donc souffrant d’une maladie mentale. `

Il ne faut pas oublier l’influence hautement néfaste de la prise de toxiques et notamment de psychodysleptiques tels que le cannabis, le LSD mais également la méthamphétamine, naguère utilisée par l’armée nazie sous le nom de Pervitine, justement parce qu’elle transformait les soldats en guerriers impavides, hyperviolents privés d’émotion, et donc terriblement efficaces…Tous ces produits peuvent engendrer des pharmacopsychoses.

Il est clair que notre société « déconstruite », en crise économiquement et socialement, hypercomplexe dans son fonctionnement avec un monceau de réglementations et de lois - certaines absconses - parfois contradictoires dans ce qu’elles attendent du citoyen, favorise l’émergence de ces nouveaux monstres.

À minima, les psys constatent l’explosion du nombre des personnalités dites « limites », à qui « ils manquent 15 minutes de cuisson de construction psychologique » …

Une société où les pères sont souvent en difficulté, absents ou externalisés du fait de la décision judiciaire en cas de séparation des parents, est aussi un facteur déstabilisateur, tout comme l’emprise croissante des écrans sur une grande partie des plus jeunes « addict » à leurs smartphone avec toutes les conséquences qui s’y rapportent…

Sans compter un système éducatif vacillant voire défaillant qui peine à remplir ses missions d’instruction auprès de la jeunesse…

Il convient d’insister sur la violence sociale d’une société en pleine « uberisation », ou la méritocratie républicaine est flageolante, et le fameux ascenseur social en panne avec la résurgence comme l’aurait dit Bourdieu « d’une noblesse d’État », de castes, d’un tiers état Il est bien difficile pour un jeune ne disposant pas des bons réseaux de se faire sa place…

Mais foin d’une énumération « à la Prévert » des causes possibles et multiples de ce désordre, qui interagissent entre elles de manière dialectique, nous ne prétendons pas ici à l’exhaustivité, et nous laissons ce travail d’analyse et de recensement aux sociologues ou à d’autres chercheurs.

Il ne faut évidemment pas oublier le cataclysme psychologique qu’a constitué l’irruption de la pandémie de la COVID avec la redoutable « distanciation sociale » imposée par les autorités dont les effets pathogènes sur le plan psychique ont été évidents.

Notre société est sans nulle doute impréparée et se retrouve aujourd’hui bousculée par l’extrême violence, n’arrivant pas actuellement à juguler ce phénomène complexe et trouver les bonnes réponses. Cette complexité nécessite certainement une réflexion et une prise en charge pluridisciplinaire alliant : police, service de renseignement, justice mais aussi la psychiatrie, trop souvent ignorée et/ou cantonnée à l’expertise des sujets appréhendés. Elle est pourtant un maillon essentiel, pour autant qu'elle ait les moyens de jouer sa partition et de ne plus être totalement désarmée…

Elle devrait être en mesure à la fois d’accompagner et soigner certains sujets hyperviolents, de proposer des outils psycho criminalistiques tels que le profilage et de participer à des travaux de recherche et d’enseignement sur l’extrême violence.

Malheureusement, la psychiatrie est très malade et ce pour plusieurs raisons que nous développerons plus longuement plus tard. Toutefois, Il convient de noter une pénurie de psychiatres et donc un sous-effectif médical chronique et sans doute durable… Dans ces conditions, comment soigner correctement et faire face à des demandes de prises en charge croissantes boostées par la pandémie ?

Les demandes d’obligations de soins nécessaires décidés par la justice restent souvent sans réponse, faute de moyens. Dans certains services, des certificats attestant que le condamné a bien effectué une demande de prise en charge sont produits. Or,ce dernier doit attendre des mois un suivi et un soin psychique effectif…. Il y a donc une pénurie des moyens et une faiblesse, voire une absence de réflexion quant à la nature et les modalités de soins à mettre en œuvre. Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement impose à la psychiatrie publique de nouvelles contraintes qui non seulement ne résolvent pas les problèmes existants mais qui risquent de l’affaiblir et de la désarmer totalement pour s’occuper des sujets « hyperviolents ». Pour reprendre les propos de mon confrère Didier Charrassin: « Avec la mise en œuvre de la nouvelle tarification des actes médicaux en psychiatrie au 1er janvier 2022, et l’application en juin prochain d’une nouvelle loi votée à la hâte en décembre 2020 encadrant de manière excessive et en pratique inapplicable les contentions et les mises en chambres d’isolement de patients agités et dangereux, la psychiatrie publique est en grand danger alors même qu’elle était déjà très en difficulté…! (…) La psychiatrie est débordée et aucun moyen supplémentaire n’a été apporté. Cela interroge sur la raison d’une telle politique… si tant est que les choses aient été véritablement pensées. Pourquoi si peu de compréhension de la part des autorités pour une spécialité médicale essentielle en ces temps de Covid où en outre, des « déséquilibrés », hyperviolents qui déstabilisent notre société, nécessiteraient qu’ils soient correctement pris en charge et ne le sont pas. Ce qui n’est, au fond pas très étonnant vu la situation de la psychiatrie. Est-ce une Schizophrénie politique ?? » … »

Rappelons que dans son dernier rapport sur ses prévisions du « monde en 2040 », la CIA note : « qu’il y aura des pressions croissantes sur la santé mentale en particulier chez les jeunes … Les troubles de la santé mentale et les toxicomanies ont augmenté de 13% au cours de la dernière décennie en raison de l’augmentation de la population et de l’espérance de vie mais aussi de la prévalence disproportionnée des troubles mentaux chez les adolescents… Actuellement, entre 10 et 20% des enfants et des adolescents souffrent de troubles mentaux »…

Il est donc temps de redonner à la psychiatrie publique les moyens nécessaires qui peuvent lui permettre de prendre en charge convenablement les patients hyperviolents et de dépasser l’injonction paradoxale ou il lui est demandé d’honorer - à juste titre - ses missions, qui pour l’heure sont devenues de moins en moins possibles…

* une formation sur l’extrême violence sera mise en place à l’automne prochain autour de l’historien et chercheur Fabrice D’Almeida et de Patrice Schoendorff

**hétéro agressif : agressif contre l’autre, auto agressif : agressif contre soi

***nosographie : classification des maladies

****heboidoohrénie : psychose « blanche » sans expression délirante ni hallucinatoire.

14/06/2021 - Toute reproduction interdite


Patrice Schoendorff
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