Culture | 8 octobre 2020

Exposition Chanel à Paris : une leçon de style

De Stéphanie Cabanne
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« Avant d’être une marque, Chanel fut une aventurière », disait Lilou Marquant, son assistante des dernières années. Chanel l’insoumise, l’intransigeante, initiatrice d’une nouvelle modernité dans la mode du XXe siècle, est célébrée depuis le 1er octobre par le palais Galliera.

                                                                                  Par Stéphanie Cabanne

 

C’est la première fois qu’une rétrospective lui est consacrée à Paris. Pour l’occasion, le musée de la Mode fait fi de la marque mondialement célèbre, des années Lagerfeld et de tout excès scénographique. L’hommage se concentre sur le travail de la créatrice et il est à son image : une épure, presque austère, où chaque vêtement frappe par sa perfection minimaliste. Dans un écrin de pénombre, 350 pièces, issues pour l’essentiel du Patrimoine de CHANEL, permettent de mesurer ce que fut l’apport de « Coco » à la mode de son temps : un véritable manifeste de liberté.

Née de presque rien, d’une mère lingère morte à trente-trois ans et d’un père qui abandonne ses cinq enfants, Chanel affronte la vie sans se retourner. Elle laissera ses nombreux biographes s’échiner à démêler ce qui relève du fantasme ou de la légende et explorer les zones d’ombre.

Dès le début du siècle en tout cas, elle se tourne vers la lumière, arpente les champs de course et séjourne dans les villas de Biarritz et de Deauville au bras d’amants fortunés. Fréquenter la grande bourgeoisie avide de sport et de liberté l’amène à créer des chapeaux puis des vêtements radicalement nouveaux. Elle s’affirme d’emblée en s’opposant aux formes rigides de la Belle Époque et aux pantalons entravés de Paul Poiret. Elle propose au contraire des matières souples, empruntées à la garde-robe masculine - c’est le fameux tailleur en jersey de 1916 -, des formes simples qui libèrent le corps, et supprime l’attirail décoratif - plumes, rubans, joaillerie - qui encombrait les silhouettes d’avant-guerre.

Surtout, Chanel incarne cette mode nouvelle dont elle devient la figure de proue. Ce qu’elle crée, c’est d’abord ce qu’elle aime et ce qu’elle porte, parfaite « garçonne » des Années folles, aux cheveux courts et au corps androgyne. Elle croque la vie, construit sa réussite sans l’appui d’un mari et ne s’encombre d’aucun scrupule. Chanel, qui ne dessine pas, élabore ses vêtements épingles et ciseaux à la main, directement sur le corps des femmes. Et de répondre ainsi à un principe simple : ce n’est plus la femme qui s’adapte à son vêtement, mais le vêtement qui s’adapte au corps féminin.

La seconde partie de l’exposition célèbre son autre coup de génie, lorsqu’elle revient sur la scène au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle a 70 ans. Un homme, Christian Dior, tient le haut du pavé avec son New Look qui apporte aux femmes du rêve après les années d’Occupation : taille de guêpe, épaules tombantes, hanches rebondies et métrages de tissus de luxe, indécents en ces temps de pénurie. Il signe le retour d’une femme ultra féminine et sophistiquée, en constante représentation. À cela, Chanel apporte une réponse cinglante, en donnant naissance, en 1954, à son célèbre tailleur. Sorte d’uniforme dépouillé, il est l’atout de la femme active qui doit pouvoir bouger et se sentir libre. Le tailleur acquiert sa forme définitive, immuable et déclinée à l’infini, sorte de « formule magique » élaborée par Chanel l’alchimiste : une veste courte, souple et légère, où les ourlets sont remplacés par une ganse, une jupe tombant sur les hanches pour ne pas enserrer la taille, et surtout, une précision dans la conception qui assure confort et tombé parfaits. Le vêtement se fait oublier, à la manière d’une seconde peau. Il est porté par Romy Schneider ou Grace Kelly, désiré par toutes les femmes, imité souvent. Et par une sorte de paradoxe qui n’appartient qu’à elle, Chanel contrebalance son austérité par des cascades de bijoux fantaisie dorés et colorés, inspirés de Byzance.

La silhouette de la femme Chanel serait incomplète sans les célèbres escarpins bicolores, le sac matelassé et quelques gouttes de N°5. Lorsqu’elle décide de créer ce parfum en 1921, la jeune créatrice bouscule une fois encore les lignes. En écho au Cubisme de son temps, elle demande au parfumeur Ernest Beaux une senteur abstraite, « fabriquée, comme une robe ». Le flacon minimaliste est inspiré de la fiole de whisky de son amant Boy Capel, le nom est un simple numéro. Une telle radicalité est révolutionnaire à l’époque dans le monde de la parfumerie. N°5, rendu mythique par Marilyn Monroe, fut longtemps le parfum le plus porté dans le monde.

Qui fut Chanel ? Peu encline à l’humanisme, elle avait fait fortune durant la Ière Guerre mondiale, indifférente à la souffrance des soldats, allant jusqu’à refuser d’être marraine de guerre. Pendant le conflit suivant, elle remplit un rôle actif au sein des renseignements allemands et vécut au Ritz avec l’officier nazi Von Dincklage dont elle était éprise. C’est peut-être grâce à une intervention de Churchill, vieille connaissance des années 30, qu’elle ne fut pas inquiétée à la fin de la guerre.

Le portrait déroute. Françoise Sagan disait d’elle qu’elle était « épouvantable de méchanceté, de cruauté et d’antisémitisme ». A défaut de pouvoir totalement séparer la femme de son œuvre, on doit saluer son instinct sans faille, sa capacité à anticiper les besoins et les désirs de ses contemporaines, avec une touche de génie qui n’appartenait qu’à elle.

 

Renseignements:

Exposition Gabrielle Chanel. Manifeste de mode

Palais Galliera. Musée de la Mode de la ville de Paris, du 01.10.2020 au 14.03.2021

09/10/2020 - Toute reproduction interdite.


Robes du soir , Printemps - Eté 1930 ( Paris, Patrimoine de Chanel)
/Stéphanie Cabanne
De Stéphanie Cabanne

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