Inès voulait être procureur. Mais après l’explosion de la rue de Trévise, le 12 janvier 2019, elle ne le pourra pas, privée de ses rêves par l'urgence médicale. Elle attend aujourd'hui sa 42ème opération chirurgicale, suite aux séquelles laissées par l’accident. Trois ans après, comme beaucoup d’autres victimes, elle n’a pourtant toujours pas été indemnisée. À travers un texte sur son compte Twitter, Anne, c’est moi Inès, la jeune femme crie sa colère et interpelle la maire de Paris Anne Hidalgo (PS) en ce sens. Sans réponse à ce jour.

Entretien conduit par Marie Corcelle.

Fild : Que s’est-il passé exactement, rue de Trévise, le 12 janvier 2019 ?

Inès :
À partir d'expertises récentes, on a appris qu’il y avait eu une fuite d’eau en 2015, ayant provoqué un affaissement du trottoir, qui a lui-même entraîné la rupture d’une canalisation de gaz. Les dégâts causés par la fuite au-dessus du trottoir ont été réparés, mais pas en dessous. Au fil des années, le gaz s’est accumulé, et cela a provoqué l'explosion du 12 janvier 2019. Cela faisait une semaine que les riverains se plaignaient d’une odeur. Personne n’est venu, ils n’étaient pas pris au sérieux. Ce samedi 12, quelqu’un a réussi malgré tout à faire venir les pompiers. Ils ont cherché la fuite de gaz pendant presque une heure. Mais quand ils ont fini par la trouver, elle était trop importante pour qu’ils puissent faire quoi que ce soit... Et ça a explosé. Une boule de feu est sortie du sol, et j’ai vu ces deux pompiers mourir. J’ai vu le feu sur mon corps, et j’ai été propulsée à l’intérieur de l’hôtel où je travaillais alors par le souffle de l’explosion. Je suis restée assise par terre pendant quarante-six minutes, à attendre que les secours me trouvent. Mon pronostic vital était engagé et j’ai été transportée en hélicoptère. J'ai perdu beaucoup de sang, et j’ai perdu connaissance. On a dû me transfuser sept poches de sang.


Fild : Quelles conséquences a engendré l’explosion sur votre vie ?

Inès :
Quand l’explosion est survenue, je ne possédais plus que la peau sur la cuisse arrière et au mollet : tout le reste de mes jambes était parti. Je pouvais voir mes os. Mes muscles et ma peau étaient éparpillés autour de moi. Mon talon gauche avait explosé. Quand j’ai vu la boule de feu sortir du sol, j’ai protégé mon visage avec mes deux mains. J’ai eu 41 opérations depuis. J’attends la suivante. À l'époque, je voulais être procureur de la République. Je devais faire un an de préparation, puis deux ans à l'École nationale de la magistrature. Mais ces années m'ont été volées. J’ai encore une dizaine d’opérations à subir, sans parler de la rééducation sur trois, quatre ou cinq ans. Je n'aurai pas le temps pour les études et la carrière dont je rêvais.


Fild : Vous n’êtes plus prise en charge par la sécurité sociale. Comment allez-vous faire ?

Inès :
Le jour de l’explosion, j’étais en période d’essai et c’était mon troisième jour de travail. Mes employeurs n’ont donc pas voulu signer mon papier d’accident de travail en temps et en heure. Ce qui a donné lieu à un véritable parcours du combattant pour être prise en charge : je payais mes ambulances, les radios, les échographies, les scanners… Quasiment tout. Ensuite, la sécurité sociale a repris mon dossier. Mais c’est terminé, elle ne me prend plus en charge. Légalement, elle en a le droit. Par conséquent, il faut que je me retourne vers le responsable de l’accident. Sauf que personne ne veut justement assumer cette responsabilité. D’autres victimes et moi-même nous retrouvons ainsi dans une situation plus que délicate, ne pouvant pas être pris en charge et tout comme depouvoir payer nos soins. C’est pour cela que nous sommes très actifs sur les réseaux sociaux, parce que beaucoup de gens ont du mal à comprendre. C’est quand même grave de se dire qu’on arrête les soins de quelqu’un à cause d’une mauvaise gestion de la voirie, qui relève de la responsabilité de la collectivité publique. On demande que les procédures indemnisations s'accélèrent. Anne Hidalgo doit rendre des comptes ; les victimes de la rue de Trévise font beaucoup de bruit…


Fild : Une enquête est donc en cours pour déterminer à qui incombe la responsabilité de l’explosion. Où en est-on ?

Inès : Les parties civiles ont été convoquées au tribunal de Clichy pour que l’on puisse nous parler de l’avancée de l’enquête, nous dire ce qui a été fait ces trois dernières années. L’instruction est toujours en cours. L’accord-cadre est en train d’être rédigé, alors que cela fait trois ans que nous le demandons. Il permettrait que nos frais de justice et médicaux soient pris en charge, et d’indemniser les victimes qui doivent l’être. Mais tout cela prend du temps, et les parties autour de la table sont en désaccord. Certaines ne comprennent pas que la mairie de Paris, mise en examen, ne mette en place qu’une enveloppe de 20 millions d’euros, ce qui représente une très faible somme. Finalement, l'accord-cadre n'était que du vent, et la somme promise avant la fin de l'année également : personne n'a encore signé.


Fild : Que reprochez-vous à Anne Hidalgo ?

Inès : L’indemnisation n’arrive toujours pas. Donc soit il n’y a pas d’argent, et Anne Hidalgo se retrouve bloquée, ou, comme elle l’a dit plusieurs fois, verser de l’argent reviendrait à reconnaître une culpabilité. Or, la déléguée interministérielle de l’aide aux victimes et Jean Castex ont bien précisé que ce n’était pas le cas. Anne Hidalgo n’a jamais pris la parole sur le sujet de la rue de Trévise. Elle refuse de me parler alors que j’ai eu au téléphone tous ses adjoints, toutes ses secrétaires. Dans ses meetings, elle prétend soutenir les familles qui n’ont pas de quoi finir leurs fins de mois, alors que les victimes de la rue de Trévise en souffrent depuis trois ans ! Où est Madame Hidalgo ? On m’a volé ma vie, on m’a volé mes études. Pour plaisanter, j’ai dit sur Twitter que j’allais organiser un meeting rue de Trévise pour faire entendre la voix des victimes de l’accident. Comme, pour l’instant, la tendance est apparemment aux meetings et qu’on ne parle que de cela, je vais faire la même chose ! Et j’ai reçu des messages de centaines de personnes qui disaient vouloir y venir. Rendez-vous compte, j’arriverais presque à remplir une salle plus fournie que celles d'Anne Hidalgo !


14/12/2021 - Toute reproduction interdite


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