Les expériences de mort imminente (EMI) désignent la plupart du temps des visions ou des sensation consécutives à un coma, un état de mort clinique, voire un stress traumatique précédant un accident.  Marquantes pour ceux qui en font l’expérience et voient leurs vies transformées, elles demeurent un mystère pour le monde médical. Notre reporter a enquêté auprès de scientifiques et de personnes ayant vécu cette étrange expérience pour tenter de mieux comprendre le phénomène.

Une enquête de Marie Corcelle.

Depuis la publication en 1975 du livre de Raymond Moody, « La vie après la vie », dans lequel le psychiatre et philosophe américain a recensé de nombreux récits d’expériences de mort imminente (EMI), le sujet est dorénavant connu du grand public.

Pourtant, si les témoignages sont multiples, la science peine à trouver une explication précise à ce phénomène, et les théories sont nombreuses. Selon Steven Laureys, auteur de « Un si brillant cerveau » (Ed. Odile Jacob, 2015) et neuroscientifique de renommée mondiale au CHU de Liège, il faut éviter de tomber dans l’écueil du débat binaire et dogmatique en faisant preuve d’ouverture d’esprit : « Très souvent, vous avez uniquement le choix entre ‘’ j’y crois, c’est la preuve que l’âme existe et il y a une vie après la mort ‘’, ou comme le pensent certains de mes collègues, ‘’ ce ne sont que des hallucinations provoquées par un manque d’oxygène dans le cerveau ‘’. Nous manquons d’études scientifiques en la matière, c’est pour ça qu’il faut mener des études prospectives, pour pouvoir établir des corrélations ».

À l’heure actuelle, la question qui divise le plus les chercheurs et les médecins est bien celle du rôle du cerveau. Les EMI peuvent-elles être expliquées uniquement par l’activité cérébrale ?

Selon Steven Laureys : « les données en neuroscience démontrent que si vous modifiez l’activité cérébrale, vous changez les pensées, les perceptions, etc. la conscience est une fonction émergente de l’activité cérébrale pour la majorité du monde scientifique aujourd’hui. À contrario, au sein de la communauté des EMI, la conscience est indépendante ».

Déterminer avec précision quelle zone du cerveau serait susceptible de provoquer une EMI est impossible, estime cependant le professeur. « Nous avons écrit un article où nous avons observé des centaines de patients. Certains avaient eu un arrêt cardiaque avec un manque d’oxygène dans le cerveau, d’autre des traumatismes crâniens … Il n’y a donc pas que l’hypoxie* qui peut expliquer une EMI. Il faut accepter que ce soit un phénomène complexe, qui à mon avis n’a pas une explication qu’on peut réduire à telle région du cerveau ».

Jean-Pierre Jourdan, médecin et président de l’Association Internationale pour l’étude des états proches de la mort (IANDS) en France et auteur de l’ouvrage « Deadline, dernière limite » (Ed. Michel Lafon, 2021) va plus loin. Ayant depuis 30 ans recueilli et étudié plus de 400 témoignages, il estime que les hypothèses liées à la responsabilité du cerveau ne peuvent pas expliquer totalement l’origine de ces EMI. « Comment un dysfonctionnement du cerveau pourrait-il permettre une perception précise de l’environnement et sa mémorisation chez une personne dans le coma ? Comment une anomalie cérébrale suffirait-elle à tout expliquer alors que ces expériences peuvent survenir dans des situations très différentes et sont similaires quel que soit l’état du cerveau ? », questionne-t-il. Il a effectivement constaté que dans un cas d’EMI sur trois, le témoignage était identique, mais que la personne n’était pas sur le point de mourir. « Ça concernait des personnes qui méditaient, ou qui regardaient un coucher de soleil ».

Lors d’une collaboration avec le Coma Science Group de Liège dirigé par le professeur Steven Laureys, l’observation de Jean-Pierre Jourdan a été confirmée. Ces expériences sont donc assez mal nommées, puisqu’elles surviennent dans des circonstances très diverses. Mais à l’époque de leur découverte, elles n’étaient recensées que dans des situations potentiellement mortelles.

Des témoignages similaires

Lumière, sentiment de bien-être et d’amour, rencontres d’individus, sortie de corps, rétrospective de vie… Tous ces éléments sont synonymes d’EMI. Listés par le psychiatre Bruce Greyson en 1983, ils sont au nombre de 16, sur ce qu’on appelle désormais l’échelle de Greyson ( Greyson NDE Scale ndlr). Notés de 0 à 2, il faut un score minimum de 7 sur un maximum de 32 pour parler d’EMI.

Laurence Musy a passé 4 mois dans le coma après un grave accident de ski, qui lui a causé une double fracture du crâne : « au moment de l’impact, j’ai vécu une sortie de corps. Je me suis retrouvée au sommet de l’arbre que j’avais percuté. J’ai vu tout le paysage du domaine skiable. Les pistes, le soleil qui se levait ». Laurence a ensuite été plongée dans le coma. C’est à ce moment-là qu’elle a vu une grande lumière. « C’était un lieu confortable, apaisant et doux », explique cette jeune femme qui a alors à peine 20 ans. Elle s’est alors avancée dans un endroit étrange, où elle s’est mise à voir des formes de couleur. « J’ai suivi cette chose jusqu’à arriver à un cube, dont le mur du fond ressemblait à un écran », décrit-elle. Ce mur s’est animé, et elle s’est mise à voir défiler sa propre vie : « J’ai vu une cour pavée, dont les joints étaient parcourus de mauvaises herbes. Puis est apparu un couffin en osier avec un bébé. Et au moment où il a ouvert les yeux, j’ai su que c’était moi. L’image a un peu reculé, et j’ai aperçu ma mère, toute jeune, assise sur le perron. C’était la maison de ma grand-mère. Puis ça a continué, je me suis vue grandir, j’ai revu toute ma vie jusqu’à l’accident ».

En 1991, Corinne Marfil a été victime d’une septicémie foudroyante après un choc toxique. Alors âgée de 24 ans, elle a passé 3 semaines dans le coma, avec un électro encéphalogramme plat. Elle a vécu à son tour une décorporation : « Je me suis vue depuis le plafond de ma chambre. Je voyais l’équipe de réanimation qui essayait de me ramener avec une infirmière qui était en train de me gifler en criant ‘’ reste avec nous, reste avec nous ! ‘’ , les machines sonnaient de toutes parts ». Corinne a eu alors plusieurs visions, et s’est mise à voyager lors de son coma. « Je me suis retrouvée sur un aéroport militaire, et j’ai identifié la ville comme étant celle de Toulon. Mais je ne comprenais pas, car pour moi, il n’y en avait pas là-bas. Une fois remise sur pied, j’ai fait des recherches et j’ai appris qu’il y avait bien un aéroport militaire ». Inconsciente, elle a pourtant vu et entendu son entourage qui venait la visiter. « J’ai pu retracer une conversation avec ma mère, en décrivant la manière dont elle était habillée. Mais j’étais dans le coma à ce moment-là, j’étais supposée être en totale incapacité de voir et d’entendre quoi que ce soit », raconte-t-elle.

Une question de vie plus que de mort

« J’ai rencontré des centaines de personnes qui ont vécu des EMI, et pour elles la vie après la mort n’est pas le sujet. Le problème, c’est que ces expériences sont présentées au public sous cet angle, ce qui en masque tout l’intérêt humain et scientifique », déplore Jean-Pierre Jourdan. Bien au contraire, la vie n’a jamais été aussi présente après une EMI. On observe très souvent un changement de paradigme chez ceux qui les ont vécues : « Ils se retrouvent dans une spiritualité que je qualifie de laïque, dépassant les religions et refusant tous les dogmes. Leur expérience leur a ouvert les yeux sur le sens de la vie », poursuit le président de IANDS France.

Les témoignages de Laurence Musy et Corinne Marfil corroborent cette affirmation. Si elles n’ont plus peur de la mort, elles ont dorénavant une tout autre conception de ce qui les entoure, et affrontent la vie de manière différente. Laurence Musy explique être bien plus sereine face aux évènements de la vie. « Je pense être plus respectueuse des choix de vie de chacun. Dès lors que l’anxiété de l’être humain disparaît autour de la mort, cela laisse place à une forme de conscience et de sérénité paisible. La vie change complètement d’intensité et de relief ». Pour Corinne Marfil, cette expérience a remis en question tout son système de valeurs et de croyances : « L’aspect matériel des choses n’a plus aucune importance pour moi. Je souffre dans cette société basée sur le paraître et le matérialisme. Tout cela est artificiel et bien loin de ce pourquoi nous sommes là. La solitude ne m’effraie plus, j’apprécie énormément le calme, et j’ai une plus grande acceptation de ce que sont les autres ».

Les EMI restent toujours un mystère, autant scientifique qu’humain, et elles continuent de bouleverser la vie de ceux qui en ont été les témoins. Afin de tenter d’en expliquer la cause, le Coma Science Group du professeur Laureys et son équipe sont toujours à la recherche de témoignages.

* Diminution de la quantité d'oxygène que le sang distribue aux tissus.

09/07/2021 - Toute reproduction interdite



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