À Cognac, l’armée de l’Air et de l’Espace forme ses futurs équipages de drones Reaper, l’aéronef piloté à distance, vedette de la guerre que conduit la France au Sahel contre les terroristes islamistes. Pour la première fois, la discrète 33e escadre de reconnaissance, de surveillance et d’attaque, ouvre ses portes.

Reportage de Mériadec Raffray

Ancien pilote de Mirage F1, un avion dédié à l’appui feu au sol et à la reconnaissance, le capitaine Franck a tiré la première bombe GBU 12 guidée laser installée sous les ailes d’un MQ-9 Reaper français. C’était à la fin de l’année 2019. « Ce fut une véritable satisfaction de pouvoir être enfin en mesure d’aider nos gens pris à partie au sol », témoigne l’officier qui transmet aujourd’hui son expertise du pilotage de ce drone « MALE » (pour « moyenne altitude longue distance ») aux apprentis sur la base aérienne de Cognac, en Charente.

Chaque jour, au bord de la piste entourée par les vignes, dans des shelters (des préfabriqués de chantier) couleur sable reliés par un faisceau de câbles à de grandes antennes paraboliques au ton assorti, des aviateurs s’entraînent à dompter cet aéronef d’un genre nouveau, grande vedette de la guerre que nos soldats de Barkhane mènent au Sahel contre les terroristes islamistes. Autant d’occasions pour les unités de Forces spéciales implantées à Orléans, Souge ou Pau, ainsi que pour les pilotes d’hélicoptères et d’avions de chasse, de s’habituer à travailler avec cet oiseau gris piloté à distance.

Discret et persistant, contrairement aux chasseurs, le Reaper a véritablement changé la face des opérations. Avec ses ailes de 20 mètres d’envergure, il est capable de voler jusqu’à 24 heures d’affilée pour fournir du renseignement et, depuis un an, frapper au sol, à l’instar des appareils américains. Depuis 2014, la France a acquis 4 systèmes auprès de son fabricant, l’industriel General Dynamics. Soit 12 appareils et leurs stations au sol. La cible est fixée à 8 systèmes pour 2025 tant les besoins sont importants. Opérations oblige, les deux premiers systèmes ont été déployés à Niamey, au Niger. Les deux suivants sur la base 709 de Cognac-Châteaubernard, où a été créée en 2019 la 33e Escadre de surveillance, de reconnaissance et d’attaque pour piloter la montée en puissance de cette nouvelle capacité décisive de l’armée de l’Air et de l’Espace.

"Disposer en permanence d’un seul appareil en vol nécessite 15 équipages"

Initialement formés aux États-Unis, les équipages sont aujourd’hui majoritairement instruits dans le Sud-Ouest, où le rythme de l’instruction s’est accéléré. Jusqu’en 2017, les équipages opérationnels étaient projetés au Sahel au moins deux fois par an. Depuis, c’est plutôt une fois, précise le lieutenant-colonel Laurent, patron du Centre de formation et d’initiation aux drones (CIFED), situé à Salon-de-Provence, où tous les futurs pilotes de drones en service dans l’armée de l’Air et de l’Espace débutent leur initiation. Patron de la base de Cognac, le colonel Nicolas explique : « Plus on veut de drones en vol, plus il faut avoir d’équipages. Disposer en permanence d’un seul appareil en vol nécessite 15 équipages si l’on tient compte du cycle opération-formation-permission ».

En France, un équipage de Reaper aligne deux binômes : le pilote et son coéquipier chargé d’opérer la boule optronique (appelé opérateur capteur), qui officient dans un shelter équipé comme un cockpit d’avion et l’officier de renseignement ou coordonnateur tactique de la mission, qui fait équipe avec l’opérateur interprète d’images. « Avec un peu de métier, on peut déduire de la photographie des traces laissées par un 4x4 dans le sable, si celui-ci était chargé ou non », témoigne l’adjudant Christian rencontré à Cognac, qui appartient aux « yeux d’or » de l’armée de l’Air et de l’Espace. Dans l’urgence, le commandement a d’abord sélectionné des pilotes de chasse et des navigateurs expérimentés pour constituer le premier binôme. Depuis peu, elle ouvre cette spécialité aux jeunes élèves de l’Ecole de l’Air de Salon-de-Provence. Ceux qui la choisissent échangent les cours de voltige aérienne contre un approfondissement du vol aux instruments.

« Dans le cockpit d’un Reaper, l’homme demeure au cœur », insiste le lieutenant-colonel Samuel, le patron de l’escadron de drones 1/33 Belfort de Cognac. Le lieutenant-colonel Laurent confie : « le pilote n’est certes pas exposé aux contraintes physiologiques des avions de chasse, et le rythme de travail est moins soutenu car l’appareil vole deux fois moins vite qu’un Rafale. À contrario, on lui demande d’effectuer un panel beaucoup plus large de missions et de travailler au sein d’une véritable équipe ».

Jusqu’à l’année dernière, la version française (de type Block 1) portait seulement sa boule optronique. Ses caméras filment de jour comme de nuit le terrain et retransmettent en direct via une liaison satellitaire les images à l’équipage et au PC opérationnel. Les derniers appareils acquis (de type Block 5) sont systématiquement armés. Les versions livrées à partir de 2022 offriront des capacités supplémentaires : des images haute définition, des censeurs pour l’écoute électronique, des missiles Hellfire et des bombes GBU 49 guidées laser et GPS. Toute la flotte en bénéficiera progressivement. Les conflits en Libye et au Haut-Karabakh ont convaincu les autorités d’accroître leur effort dans ce domaine.

08/07/2021 - Toute reproduction interdite


Une vue d'une bombe à guidage laser GBU-12 Paveway et d'un drone General Atomics MQ-9 Reaper à l'école de pilotage de l'armée de l'air française sur la base aérienne militaire BA 709 de Cognac-Chateaubernard le 14 mai 2020.
© Mehdi Fedouach/Reuters
De Meriadec Raffray